Cours n°5 - La sociÉtÉ peut-elle se passer de l'État ?
Plan de l'article
En dehors de l’existence sociale, les êtres humains auraient des difficultés à construire un mode de vie spécifiquement humain. Cependant, la société ne parait pas suffisante pour régler les relations entre les hommes. Elle est souvent accompagnée d’un Etat qui pose des règles et qui assure la poursuite d’un bien commun.
L’Etat est-il nécessaire au bon fonctionnement d’une société ?
Aristote pense que les hommes sont des animaux politiques par nature. Il est un penseur de la communauté. Les êtres humains se réunissent autour de notions communes. Ils organisent leur existence en débattant de la façon d’appliquer ces notions. L’échange verbal est donc nécessaire à l’existence politique. C’est en échangeant des points de vue radicalement différents que les êtres humains peuvent se mettre d’accord sur les règles qui structurent leurs relations. Pour Aristote, les idées communes sont nécessaires à une existence collective. Ils ne pensent pas encore une société. La notion de société insiste davantage sur les différences entre les individus qui composent la collectivité.
b - La société
La philosophie moderne a cherché à comprendre pourquoi les hommes vivent en société. Elle ne considère pas qu’ils le fassent par nature. Elle a cherché à l’expliquer en partant de l’hypothèse d’un « Etat de nature ». Rousseau a montré que les hommes pouvaient avoir besoin les uns des autres à partir du moment où la propriété privée a été inventée. Ce besoin peut expliquer une forme d’association : certains hommes vont échanger leur force de travail contre les moyens de garantir leur existence. Cependant, pour Rousseau le besoin n’est pas à l’origine du regroupement entre les hommes. C’est l’apparition de sentiments qui expliquent les regroupements au sens des différentes familles. Adam Smith a lui aussi insisté sur notre dépendance à l’égard d’autrui. Chacun a intérêt à échanger avec les autres. Il s’agit d’un échange de biens c'est-à-dire d’une relation économique. Les individus gagnent à cet échange la possibilité de développer leurs aptitudes : en entrant dans une société, chacun se spécialise. La division du travail permet aux humains de mener un type d’existence qui se distingue de la vie animale et qui est moins soumis à la nature. Le lien social se construit autour de l’échange mais le but de la société semble être de développer un mode d’existence proprement humain.
2 - Echange et lien social
Claude Lévi Strauss (1908- ) a travaillé sur le concept d’échange. Il a distingué les différentes formes qu’il peut prendre et il a montré qu’il était au cœur des relations sociales et qu’il se déroulait en suivant certaines règles.
l. 1 à 13 : trois niveaux de communications
Il a observé trois niveaux de communications. Par communication, il entend ici échange. Le premier niveau est un échange de femmes. Il a étudié ce type d’échange en s’inspirant des travaux de Saussure. Il a recherché dans les sociétés des éléments qui n’ont pas de significations par eux-mêmes et qui prennent un sens en se combinant avec d’autres éléments. Par exemple, il a étudié les différentes que pouvaient prendre l’interdit de l’inceste. Cet interdit rend un échange des femmes nécessaire. Dans une famille, le fils ne peut pas épouser certaines femmes (mère, sœur, cousine), il doit aller chercher une épouse dans une autre famille. De cette façon, les familles tissent des liens et elles assurent un échange de savoir-faire et des relations économiques avec une autre famille. Il observe deux autres types d’échange : des échanges économiques et des échanges linguistiques.
l. 14 à fin : différentes échelles
Ces trois types d’échange interviennent à différentes échelles et selon des rythmes différents. Par exemple, les échanges linguistiques sont rapides et ils sont d’ordres symboliques. L’échange des femmes est lent et c’est l’échange de valeurs. La personne humaine a une valeur pour le groupe. Elle accomplit un travail qu’il faudra remplacer à son départ. Si une fille se marie, il peut être bon que le fils prenne une épouse. Même si ces échanges ont lieu à des échelles différentes, il est difficile de les penser de façon séparée. Les échanges économiques sont rendus possibles par les deux autres types d’échanges. On s’est habitué à échanger des valeurs en échangeant des personnes. Pour échanger des biens, il faut être capable d’échanger des paroles et des symboles : en échange d’un bien, on reçoit de l’argent. Ces différents types d’échange sont nécessaires pour penser la société et ils sont rendus possibles par leur coexistence. L’échange constitue un élément fondamental du lien social.
La société se structure autour des échanges. Ceux-ci sont réglés mais ces règles ne semblent pas suffisantes pour assurer la cohérence du groupe social. En insistant sur l’échange, on insiste sur l’intérêt qu’il y a à vivre en société. Mais, la société est ainsi faite de divisions qui ne doivent pas aller jusqu’à la détruire.
II - La nécessité de l'Etat
A - « L’insociable sociabilité »
Kant a pensé que la constitution d’une société repose sur le besoin que nous avons des autres. En dehors de l’existence sociale, il n’est pas possible de vivre une existence humaine ni de développer nos aptitudes. L’association repose malgré tout, sur une insociable sociabilité. Les hommes ont besoin les uns des autres mais ils se méfient des autres et ils refusent d’être dominé par les autres. C’est le moteur d’une rivalité qui conduit chaque individu à se dépasser pour être en position de force par rapport aux autres. Schopenhauer (1788-1860) reprend l’idée d’une insociable sociabilité et cherche à faire comprendre la tension qui existe dans la société à partir d’une petite fable.
l. 1 à 8 : une fable
Il raconte l’histoire de porcs-épics qui cherchent à protéger du froid en se rapprochant des autres et qui se blessent à cause de leurs piquants. Ils doivent trouver une distance moyenne pour vivre ensemble.
l. 8 à fin : une métaphore
Cette fable est une métaphore de la société humaine. Pour vivre ensemble, les hommes doivent maintenir des distances. Ils sont guidés par des règles de politesse et par les bonnes manières. De cette façon, on parvient à accorder des individus très différents et à maintenir une existence collective. Cependant, ces règles ne peuvent probablement pas s’imposer par elles-mêmes.
Les êtres humains sont portés à s’associer parce qu’ils ont besoin des uns des autres, mais cette tendance est contrebalancé par une rivalité qui existe entre les hommes. Cette rivalité n’est pas néfaste en elle-même car elle oblige chacun à dépasser ses limites pour éviter d’avoir à se soumettre à son rival. Cependant, on peut se demander si cette insociable sociabilité peut exister par elle-même si elle ne conduit pas à une destruction du lien social à force de rivalités.
B - Le pacte de soumission
Hobbes pense que la société ne peut vivre dans un Etat de paix civile que s’il existe un Etat fort sans la contrainte d’une force extérieure aux individus. Il est impossible de garantir la sécurité. Cette force n’est pas sans légitimité : pour lui, elle ne peut se fonder que sur un accord entre les individus dans un même Etat.
l. 1 à 10 : sortie de l’Etat de guerre
Les hommes vivent dans un Etat de guerre lorsqu’ils sont livrés à eux-mêmes. Dans cet Etat, la vie ne connaît aucune sécurité et il est impossible de produire la moindre richesse car les individus sont en conflit permanent. Cette situation résulte du désir que chacun a de posséder un maximum de choses. En même temps, les individus aimeraient vivre sans avoir à craindre une mort violente si bien qu’ils sont prêts à passer un accord avec les autres et à renoncer à leurs désirs de tout posséder.
l. 11 à 22 : l’association
Pour établir la sécurité, les individus décident de fonder un pouvoir commun. Ils décident de déléguer à une assemblée ou à un homme la prise de décision et le pouvoir de les exécuter. Cet homme ou cette assemblée aura donc pour but de maintenir la sécurité de la population contre des ennemis extérieurs et sur le territoire qu’ils dirigent. La Constitution d’un tel pouvoir commun ne peut se fonder que sur une convention : les hommes doivent être d’accord à ce sujet. Hobbes estime qu’il faut une décision à la majorité pour fonder un tel pouvoir commun.
l. 23 à fin : la formulation du pacte
Hobbes formule le pacte par lequel les hommes s’associent. Ils délèguent leur volonté propre à une assemblée qui représentera la liberté qu’ils avaient sur toutes choses et se soumettent à des lois qui sont issues de la volonté générale. Ces lois sont respectées car le pouvoir commun est assez fort pour leur donner une valeur. Ce pouvoir représente une menace extérieure qui est la même pour tous les individus. La sécurité repose sur la crainte de la loi et du pouvoir.
Hobbes pense que l’Etat repose sur des conventions qui le rende légitime et sur une force qui garantit le respect des lois. La politique s’appuie sur les passions des êtres humains et Hobbes réfléchit particulièrement à la crainte. Mais, un Etat qui se fonde sur la crainte ne risque-t-il pas de diminuer notre espace de volonté ?
C - Favoriser les « passions joyeuses »
Spinoza pense lui aussi faire usage des passions humaines pour faire de la politique. Mais, contrairement à Hobbes, il pense qu’il faut favoriser des passions joyeuses et particulièrement l’espérance. Cette passion favorise une existence paisible et renforce un usage de notre liberté.
1er extrait : la liberté, but de l’Etat
Pour Spinoza, le but de l’Etat est la liberté. Il ne doit donc pas se fonder sur la crainte. La crainte amène les individus à se remettre à une force extérieure à eux. Or, la liberté et le pouvoir se détermine par soi-même à une action sans subir de contraintes extérieures. L’Etat doit donc amener les individus à faire usage de leur liberté. Il doit les aider à se poser par eux-mêmes des limites c'est-à-dire à faire usage de leur raison.
2e extrait : l’espérance
L’Etat doit donner naissance à un type de vie qui n’est pas seulement animal c'est-à-dire qui n’est pas seulement biologique. Les hommes ont besoin d’une vie de l’esprit. Un Etat qui se fonde sur la crainte ne peut pas garantir cette vie de l’esprit. Il conduit les individus à réagir à des forces extérieures et non à agir librement. La crainte est utilisée dans le cadre de la conquête et de la soumission d’un peuple. Un peuple libre doit se laisser guider par l’espérance. Celle-ci le rend actif. Il lui permet d’affirmer et de produire un certain mode de vie.
Spinoza n’ignore pas l’importance de la sécurité mais il pense que la crainte ne peut pas nous aider à construire un Etat où la liberté subsiste. Il pense que l’espérance peut fournir un lieu entre les individus et les amener à vivre et à construire ensemble une société et des moyens d’existence.
L’Etat semble être nécessaire pour régler la vie des hommes car leurs passions les font entrer dans des rivalités qui conduisent au conflit. L’Etat a différents buts. Il assure la paix civile. Il cherche à produire le bien commun. Différentes conceptions de l’Etat ont pu s’affronter et l’exigence de sécurité est parfois opposée à l’exigence de liberté. Malgré tout, la sécurité demeure nécessaire pour la liberté. Mais, comment fonder un Etat pour qu’il garantisse nos libertés ?
III - Comment fonder l'Etat ?
A - La publication de la loi
Locke (1632-1704) s’est demandé comment éviter l’arbitraire politique : il souhaitait que le pouvoir étatique puisse respecter la liberté des individus. Pour lui, il est contradictoire de vouloir vivre dans un Etat où le pouvoir serait arbitraire car les dirigeants auraient tous les pouvoirs sur les citoyens. Pour l’empêcher, il propose de rendre la loi publique. De cette façon, la loi s’impose à tous et elle gagne une certaine fixité.
1ère partie : le refus de l’arbitraire
Il pense qu’il est contraire à l’intérêt des individus de quitter l’Etat de nature pour se soumettre à un pouvoir arbitraire. Dans un tel cas, le pouvoir auquel on se soumet ne garantit ni notre liberté, ni notre sécurité, alors que la sortie de l’Etat de nature peut apporter la sécurité.
2e partie : une situation pire que l’Etat de nature
Le pouvoir arbitraire s’exerce sur les individus sans cohérence, en fonction des caprices du Prince. Il prend des décisions, il formule des décrets mais il ne doit pas forcément rendre raison de ses décrets. Celui qui est soumis à ce pouvoir a délégué son droit de se défendre en entrant dans l’Etat. Il se trouve dans une situation pire que l’Etat de nature car la puissance publique est trop forte pour qu’il puisse s’opposer aux décisions arbitraires. Il n’a véritablement aucun intérêt à accepter de vivre dans le cadre d’un régime arbitraire.
3e partie : rendre la loi publique
Pour empêcher l’arbitraire, il propose de rendre la loi publique. De cette façon, elle peut être connue de tous, si bien que chacun peut agir en connaissance de cause. Elle s’impose aussi à ceux qui exercent le pouvoir de telle sorte qu’ils doivent prendre des décisions en conformité avec elles. Ils ont eux aussi à se justifier devant la loi et ils ne peuvent plus agir arbitrairement.
Locke insiste sur l’importance d’une loi publique car lorsque la loi est connue, elle oblige le souverain à s’y conformer et à rendre raison de ses actes. Il lui devient plus difficile de justifier un arbitraire politique car ses actes ne doivent pas contredire la loi qui est normalement fixée pour le bien de tous.
B - La division des pouvoirs
Montesquieu (1689-1755) a également combattu le pouvoir arbitraire et absolu. Pour empêcher un tel pouvoir, il a proposé de diviser les trois pouvoirs qui existent dans un Etat et de les confier à des hommes ou à des assemblées différentes. De cette façon, personne ne concentre tous les pouvoirs entre ses mains et ils sont limités les uns des autres.
Lorsque cette division est réalisée, la liberté politique peut exister. Montesquieu la définit comme le sentiment que chacun a de sa sûreté. La sûreté dont il parle doit surtout se comprendre par rapport aux forces politiques : dans un Etat, on ne doit pas craindre de s’exprimer, de penser, de publier des ouvrages, etc.
C - La délibération publique
Locke et Montesquieu ont posé des conditions pour garantir la liberté politique. Ces conditions ne nous permettent pas encore de comprendre comment un peuple peut prendre librement des décisions. Elles nous aident seulement à comprendre comment un Etat peut laisser les citoyens vivre librement. Pour ce qui est des décisions, les démocraties modernes ont essayé de mettre en place des structures qui rendent la prise de décision possible. Paul Ricœur insiste sur la nécessité d’un espace public et d’une délibération publique.
1ère partie : l’espace public
Les démocraties modernes se fondent sur un pacte social c'est-à-dire sur des conventions et donc un accord entre les citoyens. Les prises de décisions pour maintenir la structure qui est à l’origine de ses Etats doivent laisser une place à la possibilité d’un accord. Il doit donc exister un espace public c'est-à-dire un espace où l’on peut discuter des affaires communes et opposer différents points de vue.
2e partie : consensus et conflit
L’espace public est réglé par deux impératifs : les opinions doivent pouvoir s’affronter mais elles doivent aussi pouvoir s’accorder afin de dégager des majorités et de prendre des décisions qui importent un accord. On voit apparaître dans cette analyse, l’idée que les décisions politiques doivent être délibérées : avant de décider, il est nécessaire que les positions différentes se fassent connaître de façon à ce que l’on puisse choisir celle qui semble la meilleure.
3e partie : ne pas éliminer les conflits
En ce qui concerne la prise de décisions politiques, il est nécessaire de laisser leur place aux conflits car ce sont ces conflits qui rendent possible une prise de position éclairée par un débat. Il faut refuser de se donner l’illusion d’une société cohérente qui ne serait pas divisée par des intérêts différents.
4e partie : la négociation
Malgré tout, les conflits ne peuvent avoir lieu que s’ils se déroulent à l’intérieur d’un espace public dont ils respectent la règle c'est-à-dire s’ils acceptent la négociation pour parvenir à un accord. Sans cette règle, il n’existe plus une société mais une diversité de regroupements aux intérêts différents. La volonté de trouver un accord pour vivre ensemble et construire une existence commune malgré des intérêts divergents est donc une exigence fondamentale de la politique.
Paul Ricœur insiste sur l’importance des conflits pour la vie politique mais il rappelle qu’ils doivent être réglés par la volonté de trouver un accord. Sa définition de l’espace public nous rappelle les critiques que Tocqueville adressait à la démocratie : elle risque d’amener les individus à se replier sur leur espace public, à fuir l’espace des décisions publiques. Le danger de la démocratie d’après Tocqueville, est donc de faciliter l’arrivée d’un tyran au pouvoir. La position de Ricœur prend ce danger en compte et il réaffirme l’importance d’un espace public.
Les êtres humains sont dépendants les uns des autres. Ils ont besoin de coopérer mais ils n’ont pas la capacité de le faire si une autorité ne s’impose pas à eux ; c’est pourquoi, ils fondent des Etats. L’Etat, pour avoir une légitimité doit se fonder sur des conventions. Ils gouvernent en faisant usage des passions humaines. L’utilisation des passions ne favorisent pas toujours la liberté. L’Etat doit se soumettre à certaines règles pour garantir la liberté des individus : les lois doivent être rendues publiques, les pouvoirs doivent être divisés et il doit garantir l’existence d’un espace public.