Le monde humain existe grâce à la signification que l’on prête aux choses et aux actes mais ce monde ne se construit pas seulement avec la parole.
La culture désigne ce que les hommes produisent par eux-mêmes en transformant ce que la nature leur a donné. Le travail est une façon de transformer ce que la nature nous a donné et on peut considérer qu’il est une activité qui a permis de produire le monde dans lequel elle vit. On peut dire qu’il participe à une humanisation du monde et jusqu’à quel point pourrait-il y participer ?
Marx fut un économiste mais aussi un philosophe. Il a essayé de comprendre le concept de travail dans son sens spécifiquement humain. Dans ce texte, il présente une distinction entre le travail des hommes et l’activité des animaux et notamment les insectes.
l. 1 à 7 : part l’homme modifie la nature et sa nature
Le travail se joue entre l’homme et la nature. L’être humain se sert donc de son corps pour modifier la nature. Il se sert de ces forces naturelles pour modifier son environnement. Cette transformation de la nature extérieure à lui et aussi une transformation de sa propre nature. Il développe des capacités qui étaient en sommeil. Il apprend à faire des gestes précis, efficaces pour réaliser l’objet de son travail mais ce développement est encore plus poussé comme le montre la suite du texte.
l. 7 à 19 : l’être humain conçoit son objet
Il ne veut pas seulement penser le travail à partir de la nature. Il veut comprendre ce qui différencie le travail humain des autres formes de travail.
Une araignée ou une abeille produisent elles aussi à partir de leurs corps c'est-à-dire qu’elles utilisent leurs forces naturelles. Leurs produits peuvent concurrencer ceux d’un tisserand ou d’un architecte : ils sont complexes et difficiles à réaliser. Mais ce qui distingue le travail de l’homme, c’est qu’il est pensé avant d’être réalisé. Il a du s’en forger une idée dans son imagination. L’être humain ne se contente pas d’effacer mais il réalise dans la nature un but conscient. Il inscrit dans la nature une trace de son esprit. Pour réaliser son projet, il apprend à soumettre sa volonté à son but c'est-à-dire qu’il l’utilise pour chercher les moyens d’arriver à son but. Il se tient à la réalisation de son but. Le travail développe la réflexion et l’imagination de l’être humain. Il apprend à concevoir un projet et à anticiper pour choisir les moyens nécessaires.
l. 19 à la fin :
La soumission de la volonté doit être durable. Il faut une attention soutenue c'est-à-dire que l’individu doit faire taire les désirs et les besoins qui pourraient le détourner de sa tâche. Il doit se contraindre pour reculer le moment de la satisfaction de ses désirs et pour ne pas céder à leur immédiateté. Cet effort sur soi-même doit être d’autant plus soutenu que l’on se met plus librement au travail. Moins le travail est attrayant et plus il faut apprendre à se contraindre. Le travail transforme la nature extérieure mais surtout, il éduque l’être humain au sens où il permet à l’homme de développer ses facultés en sommeil. Il développe son imagination et sa réflexion mais il apprend aussi à maîtriser ses désirs, à reculer le moment de leur satisfaction. De cette façon, il cesse d’être soumis à une immédiateté et il apprend à faire un usage du temps. L’espèce humaine se transforme elle-même et se construit grâce au travail.
B - Des techniques du corps
Nos gestes, nos déplacements sont entièrement construits par notre culture même si nous n’en n’avons pas conscience. Ils ne sont plus naturels mais ils sont acquis et sont souvent fait dans un but bien précis c'est-à-dire qu’ils peuvent être produits par des techniques. C’est l’anthropologue Marcel Mauss qui s’est intéressé aux techniques que l’on applique à notre corps. Par exemple, la natation, la marche ou bien le sommeil, le repos…
l. 1 à 17 : technique et instrument
Les sciences de l’homme ont eu tendance à penser la technique comme une fabrication d’outils. L’auteur refuse cette définition car il la trouve trop restrictive. Il pense qu’il existe des techniques qui se passent d’un outil extérieur au corps. Il existe selon lui des techniques du corps c'est-à-dire qu’il pense que l’être humain s’est appliqué à lui-même des techniques et qu’il a modifié son corps de façon à être capable d’effectuer certains tâches (par exemple, les êtres humains apprennent tôt à écrire). Il définit la technique comme un acte traditionnel, efficace. La tradition rend possible une transmission. Il pense que la transmission de techniques, de générations en générations, est l’un des traits caractéristiques de l’humanité. Cette transmission fait partie de la culture. Elle donne la possibilité à chaque génération d’hériter du savoir des générations précédentes. De cette façon, l’espèce humaine n’a pas besoin de recommencer de zéro.
C - Pourquoi ne pas parler d’un travail animal ?
Le travail est une transformation du donné naturel. Grâce à lui, les hommes peuvent produire leurs conditions matérielles d’existence et donner naissance à une culture. Cette caractéristique a longtemps été tenue pour un trait distinctif de l’humanité.
Cependant, l’étude des animaux nous a appris qu’ils transforment leurs environnements et qu’ils utilisent parfois des outils. Dans ce cas, pourquoi ne pas considérer qu’ils travaillent comme le font les humains ? L’éthologue, Dominique Lestel, essaie de tenir compte de ses découvertes pour mettre en évidence ce que la manière de travailler des êtres humains a de spécifique.
l. 1 à 9 : la dimension sociale du travail humain
Il relève une première différence. L’activité technique des chimpanzés est solitaire et individuelle alors que les hommes ont un usage social de leurs outils. Les outils ou les machines peuvent être le résultat d’une coopération. Le travail des hommes a donc un caractère collectif et social. Il ne s’agit pas réellement d’une découverte mais ce qui importe du point de vue de l’éthologue c’est que cette dimension sociale devient un trait distinctif.
l. 10 à 31 : le lien
Les chimpanzés construisent des objets en faisant usage de leurs poids. Pour comprendre la différence entre leurs outils et ceux des hommes, les éthologues ont inventé des concepts. Les êtres humains savent fabriquer des polylithes c'est-à-dire des objets qui sont fabriqués à partir d’artefacts qui sont reliés ensemble. Par exemple, ils savent tresser des paniers. Les chimpanzés sont incapables de relier de cette façon les composants qu’ils fabriquent. On appelle leurs objets des polypodes. Ce qui distingue ces deux types d’objets ce n’est pas la complexité, mais une manière de penser ou de concevoir. Les objets humains sont le résultat d’une coopération et d’une division du travail. Ils sont produits par l’association de différentes techniques. Leurs compositions est le reflet de la capacité que les êtres humains ont de créer des liens entre eux. Le travail des hommes est inconcevable si on ne prend pas en compte le lien social.
l. 32 à 40 : langage et technique
Les éthologues poussent très loin leurs conclusions.
Ils pensent que les humains produisent leurs langues en créant des liens entres des éléments simples (sons). Cette faculté fait défaut aux chimpanzés et le pouvoir de relier différents éléments semble être une caractéristique de l’humanité.
Le travail humain est une activité de transformation de la nature et de soi-même qui exige une capacité de concevoir. Mais, il requiert aussi des relations sociales et une coopération technique si bien qu’on peut se demander si le travail n’est pas un facteur du lien social.
II - Le travail réunit-il ou divise-t-il les hommes ?
L’analyse proposée par les éthologues indique que le travail humain exige une coopération. Nous pourrions rapprocher ces idées de celles des penseurs des Lumières pour qui le commerce engendre la paix et la prospérité. Cette idée est loin d’être évidente car la production d’objet pour le commerce peut aussi être la source de conflit ou l’origine d’une exploitation. Si les hommes travaillent en société, le travail n’est pas nécessairement quelque chose qui favorise le lien social. Il peut aussi conduire à la division.
A - Le mythe de Prométhée
Platon dans le Protagoras a donné sa version du mythe de Prométhée. Ce mythe est un mythe qui met en valeur le progrès ; cet aspect passe au second plan chez Platon.
Ce qui l’intéresse c’est la différence entre la culture et la politique. Le travail des hommes est suffisant pour produire la culture mais il ne permet pas d’organiser une existence politique. Dans le dialogue, c’est Protagoras qui raconte le mythe ; c’est un sophiste. Il croyait que l’on pouvait enseigner aux hommes car il pensait que les hommes les avaient tous au partage.
l. 1 à 9 : l’origine des espèces
Au moment de faire naître les espèces vivantes, les dieux confient à Prométhée et Epiméthée la tâche de répartir différentes qualités entre les différentes espèces. Epiméthée obtient le droit de s’en occuper. En grec, son nom signifie celui qui n’est pas capable de prévoir. Prométhée, au contraire, signifie celui qui est capable de prévoir.
l. 9 à 31 : la répartition (1)
Le mythe rend compte de la diversité de la nature et aussi de son équilibre. Les qualités sont réparties entre les espèces de façon à rendre leurs survies possibles. La nature est donc un système équilibré où les qualités des uns et des autres se compensent. L’imprévoyance (le manque de prévisions) d’Epiméthée laisse l’espèce humaine sans qualités. Les animaux sont équipés naturellement pour survivre alors que les hommes n’en n’ont pas les moyens. Ce manque va nécessiter de trouver une alternative.
l. 32 à 48 : la répartition (2), l’espèce humaine
Prométhée commet un vol pour sauver l’espèce humaine. Il donne aux humains les arts et le feu. Les arts signifient ici des compétences, et le feu indique une maîtrise des éléments naturels. Les hommes entrent en possession de compétences divines et ils deviennent capables de transformer le donné naturel pour produire les moyens de leurs survies. Cependant, Prométhée n’a pas pu voler les vertus politiques grâce auxquelles on peut organiser la vie en communauté. Les humains sont seulement des êtres de culture à ce moment du mythe.
l. 49 à 59 : des êtres de culture
Les arts et le feu donnent aux humains la capacité de produire une existence qui n’est pas donnée par la nature : ils inventent des religions, des langues, de quoi s’abriter, se défendre, se nourrir…. Cependant, ils ne sont pas capables de vivre ensemble. Lorsqu’ils essaient de le faire, ils entrent en conflit. Le sens de la justice leur fait défaut car ils ne disposent pas de cette vertu fondamentale pour la vie politique. Ils sont incapables de faire des répartitions justes. Leurs conflits les empêchent de se défendre ensemble contre les autres espèces et leur survie est menacée. Le travail ne permet pas à l’espèce de survivre.
l. 59 à fin : la politique
La culture est insuffisante pour créer le lien politique.
Les hommes sont incapables de s’assembler aussi longtemps qu’ils ne disposent pas de vertus politiques : la Vergogne (sorte de honte que l’on éprouve lorsqu’on commet un acte immoral) et la Justice (qui nous permet surtout de répartir les biens). Tous les hommes disposent de ces vertus donc tous les hommes sont capables d’une vie politique. C’est pourquoi Protagoras se montre très dur à l’égard de ceux qui ne sauraient pas faire preuve de Justice. Ne pas faire preuve de justice équivaut ses yeux à ne pas faire usage de ce qui constitue en parti notre humanité.
Le travail permet aux êtres humains de s’émanciper de la nature. Ils produisent ce dont ils ont besoin au lieu d’être limité aux productions de la nature. Cependant, le travail n’est pas suffisant pour engendrer une organisation politique. La vie politique est un autre ordre que la production des biens matériels. Par conséquent, le travail ne produit pas particulièrement l’entente entre les hommes mais il ne semble pas non plus responsable des divisions.
B - Le travail contraint
La pensée moderne (à partir des Lumières) a cessé de croire que la nature avait un sens par elle-même. Il est devenu impossible de penser comme Aristote que l’homme est un animal politique par nature. Il est devenu nécessaire de comprendre comment les hommes ont commencé à vivre ensemble. Pour y parvenir, les penseurs ont fait l’hypothèse d’un « état de nature » dans lequel les hommes vivaient isolés. Rousseau pense que la parole et les relations affectives ont joué un rôle fondamental dans le regroupement des humains. Ils se sont d’abord regroupés autour de familles mais ce premier regroupement ouvrait la voie à un regroupement par le travail.
l. 1 à 5 : critique du progrès technique
Rousseau est un penseur à part de l’époque des Lumières en raison de son manque de confiance dans le progrès technique. Dans ce texte, il donne l’exemple de sauvages qui vivent dans la jeunesse du monde. Il s’agit d’une époque heureuse qui précède les progrès et la naissance de l’individualisme. Il pense que l’espèce humaine a perdu quelque chose lorsqu’elle s’est éloignée de ce type d’existence.
l. 5 à 15 : avant la coopération
Il dresse le tableau d’une humanité qui possède déjà des techniques et qui est capable de transformer la nature. Mais, ces techniques sont simples et elles n’exigent aucune coopération. Chaque individu se suffit à lui-même et il ne travaille que pour satisfaire ses besoins et probablement au jour le jour. Dans ces conditions, les relations avec les autres hommes ne sont pas du tout utilitaire. On peut rencontrer les autres sans se demander quels services ils pourraient nous rendre. Il y a une indépendance des membres de l’espèce les uns par rapport aux autres. Ils sont libres parce qu’aucun système de relations ne les enchaînent.
l. 16 à fin : la nécessité du travail
Les relations humaines se sont transformées lorsque les hommes ont compris qu’ils pouvaient avoir besoin des autres. Cette transformation repose sur une décision. Certains hommes décident de constituer des réserves et de délimiter des propriétés privées. Pour constituer leurs réserves, ils ont besoin du travail des autres. En s’appropriant certaines terres, ils rendent ce travail nécessaire car il est interdit de se servir sur une propriété privée. Il n’est donc plus possible de se nourrir des fruits de la nature car pour les obtenir il faut donner une monnaie d’échange. Les hommes qui étaient libres se croient soudain contraints de se soumettre à d’autres et de travailler pour survivre. Le travail en société apparaît donc à Rousseau comme un travail contraint qui se déroule selon des relations de dominations. Ce travail est donc à l’origine d’un certain type de relations mais ces relations sont conflictuelles et ce sont des relations d’exploitations. On peut donc penser que ce type de travail divise les êtres humains en individus centrés sur des intérêts antagonistes.
C - Le travail nécessaire à la production de notre humanité
Rousseau était très critique à l’encontre de notre société. Il pensait que l’humanité s’était écartée d’un mode d’existence qui rendait le bonheur possible. Pour lui, l’individu était le résultat d’un processus historique au cours duquel la nature humaine s’est pervertie. On peut penser la nécessité du travail et l’origine du lien social d’autres façons. Adam Smith prend l’individu pour point de départ de sa réflexion. Il ne s’agit pas encore de l’être cultivé mais il montre comme le travail produit un type d’être humain cultivé.
l. 1 à 16 : échange et égoïsme
Pour Smith, les êtres humains sont naturellement dépendants les uns des autres mais ils sont centrés sur eux-mêmes et sur leurs intérêts et ils ne sont pas portés à la bienveillance envers les autres. A la fois ils ont besoin des autres et ils s’en méfient. Pour échanger avec les autres, il faut s’adresser à leurs intérêts et leur faire voir leurs avantages. On entretient avec autrui, une relation qui de l’ordre du contrat. Nous échangeons des choses qui peuvent satisfaire nos besoins respectifs. Les hommes construisent des relations économiques centrées autour des besoins et des intérêts des individus. C’est le besoin qui rend l’échange possible et qui amène à dépasser la méfiance et à organiser les échanges.
l. 17 à 36 : le travail développe nos aptitudes
L’organisation des échanges conduit à une division du travail. Cette division a un effet sur les hommes : elle les oblige à diversifier leurs aptitudes. Chacun doit développer les aptitudes qui sont propres à sa profession. Ainsi, c’est la nécessité de travailler dans un système qui divise le travail qui conduit à la production d’individus différents. Si les hommes avaient du continuer à tout produire par eux-mêmes individuellement, ils auraient été incapables de se distinguer par des aptitudes propres à chacun.
Ainsi, pour Smith, l’organisation du travail repose sur le besoin et elle est responsable de la façon dont les êtres humains se produisent. La culture humaine est le résultat de notre manière de travailler.
III - Un travail libérateur
Le travail contribue au développement des aptitudes humaines et sa pratique exige chez les hommes, la mise en place de relations sociales. Mais le travail ne suffit pas pour organiser politiquement c'est-à-dire de réfléchie et volontaire les relations sociales. Il constitue un ordre de fait lorsque les relations s’établissent uniquement selon l’usage et le besoin sans qu’interviennent des règles extérieures. Le travail ne donne pas par lui-même naissance à un ordre de droit et il donne parfois lieu à des situations d’exploitation. Certaines formes d’exploitation ont pu être justifiées par le besoin d’une main d’œuvre humaine. Cette justification a aussi donné lieu à l’espoir d’une libération grâce à des progrès techniques. Cet espoir est-il fondé ?
A - L’exploitation est-elle la conséquence de la faiblesse des techniques ?
Depuis l’Antiquité, le travail paraît lié à un problème technique. Aristote soulève la question de l’esclavage en relation avec ce problème. Il suggère que si les machines qu’utilisent l’artisan fonctionnaient toutes seules ou n’auraient plus besoin d’utiliser la force de travail des esclaves.
l.1 à 7 : une définition de l’instrument
Il distingue deux espèces d’instruments : les instruments animés et les instruments inanimés. Les inanimés ont besoin d’une force de travail pour être utilisés. A l’intérieur de la logique du travail, un être humain peut être considéré comme un instrument. Par exemple, le timonier est un instrument dans le fonctionnement du navire. Il intervient à titre de moyen pour parvenir à un but. Les esclaves sont eux aussi considérés comme des instruments animés. Ils appartiennent au dispositif instrumental d’une propriété. Aristote souligne qu’ils sont des biens acquis. Contrairement à un, homme libre, ils ne sont que des instruments et ils servent de force motrice pour les instruments inanimés.
l. 8 à 14 : esclavage et insuffisance technique
Pour Aristote, l’esclavage semble être nécessaire en raison de la faiblesse des moyens techniques. Si les instruments étaient mécanisés, s’ils étaient capables de se mouvoir par eux-mêmes alors il serait inutile de recourir à l’esclavage. La mécanisation et le progrès technique pourrait donner l’espoir de mettre un terme au travail pénible.
l.15 à 22 : poiesis et praxis
Il définit la place des esclaves en opposant la production et l’action. Un instrument est classé du côté de la production lorsqu’on utilise pour produire un autre objet que lui-même. Par exemple, le tour du bottier est un instrument classé du côté de l’action lorsqu’on se contente de l’utiliser et qu’on ne produit rien avec lui, par exemple, un lit. Ce qui est surprenant c’est que les esclaves sont classés du côté de l’action. Ils le sont parce que leur travail consiste à reproduire. Les Grecs considéraient que le travail d’un esclave au champ, par exemple, consiste uniquement dans une action : celle de soigner des végétaux qui permettront de se nourrir. On ne considère pas leur travail comme une production. Il est certain de ce travail n’a pour résultat que des objets de consommation qui sont destinés à disparaître. L’esclave est purement et simplement considéré comme une force de travail.
Aristote associe l’esclavage à l’insuffisance des techniques. Son analyse témoigne du mépris que les Grecs avaient pour le travail pénible. Ils réservaient ce travail aux esclaves et les hommes libres conservaient du temps pour le loisir (schole) : ils prenaient le temps de se livrer à des activités politiques et donc de se préparer intellectuellement à ces activités.
B - Peut-on attendre une libération du travail ?
Hannah Arendt s’est demandée qu’elles fussent les conséquences de la mécanisation. Elle s’est interrogée sur la transformation que le travail avait pu produire sur les êtres humains. Une libération du travail serait l’accomplissement d’un rêve ancien mais le mode d’existence qui est le notre à l’ère industrielle ne pourrait peut-être pas s’en satisfaire.
l. 1 à 10 : la réalisation d’un vieux rêve
Elle reprend l’espoir que soulève la mécanisation. Grâce aux machines, les hommes n’auront plus besoin de travailler pour produire les moyens de subsistance. Elle rappelle que ce projet est un vieux rêve de l’humanité. En même temps, elle prend en considération le fait qu’une minorité d’hommes a toujours été tenu à distance du travail. Elle pense aux hommes libres de la Grèce Antique ou bien à l’Aristocratie européenne. Cette aristocratie était libérée du travail mais elle ne restait pas sans activités. Elle disposait de ses richesses et de son temps pour se livrer à une vie mondaine, scientifique, littéraire, ou même politique. Ils n’avaient pas besoin de ces activités pour vivre mais ils choisissaient librement de s’y investir.
Le modèle aristocratique est celui d’hommes qui se donnent à eux-mêmes une activité sans y être contraint de l’extérieur. Le progrès scientifique et technique nous donne la possibilité d’étendre à toutes les classes de la population ce modèle. Hannah Arendt semble considérer qu’une libération du travail est imminente.
l. 11 à fin : une société de travailleurs
Elle dénonce le rêve d’une libération grâce à la mécanisation. Cette dénonciation s’insert dans une critique plus générale de la technique. La technique ne désigne pas seulement la capacité de produire des machines, elle désigne aussi une façon de penser : la technique cherche à atteindre un but de manière efficace. Elle cherche à être productive. Le développement des techniques a permis de nous libérer de certaines contraintes naturelles. Mais, en même temps, il a créé une dépendance à l’égard des techniques. Nous ne saurions plus vivre sans leurs secours. Leur pouvoir a été appliqué aux êtres humains eux-mêmes : on a organisé de manière efficace leur travail. Dans cette organisation, les individus sont devenus des travailleurs. Les discours que nous entendons dans nos sociétés ont contribué à faire de nous des travailleurs : on valorise le travail c'est-à-dire une activité qui nous permet de reproduire nos moyens d’existence. Nous avons intériorisé une manière de penser qui est conforme à la pensée technique. Tout ce que nous faisons, nous l’intégrons à un projet d’ensemble de notre existence, nous voulons que nos actes, nos formations soient utiles. Il y a une égalisation des êtres humains par le travail : chacun se pense comme un travailleur c’est-à-dire comme une certaine force de travail. Notre manière d’être est éloignée de celle de l’aristocratie et nous avons perdu la capacité de nous imposer librement une activité.
La mécanisation nous libèrera peut-être d’un travail pénible mais elle nous laissera désœuvrés car la pensée technique a produit un type d’individu qui ne sait pas se passer du travail.