La présence d'autrui est nécessaire à la formation de la conscience. La psychanalyse a mis en évidence que les limites imposées par les autres sont intériorisées et structurent le comportement de l'individu tout au long de sa vie. Il accède à son humanité dans sa relation avec les autres. Parmi les interdits qu'il intériorise, il apprend à repousser dans le temps le moment de sa satisfaction (apprentissage de la propreté) : il s'agit d'un trait caractéristique des être humain qui apprennent à se concentrer sur des tâches qu'ils doivent accomplir avant d'accéder à la satisfaction. Au contact d'autrui, l'individu acquiert un comportement qui lui permet de devenir humain. Il accède de cette façon à la culture. L'homme n'est pas purement et simplement un produit de la nature. Il est le résultat d'une histoire au cours de laquelle il a produit son existence de façon matérielle et du point de vue des idées : il est un être de culture. La parole est un élément nécessaire dans la construction d'une culture. Elle permet de garder en mémoire et de transmettre les découvertes du passé. Elle permet aussi d'entrer en relation avec nos contemporains. Une communauté se forme avec les générations passées et avec la génération présente grâce au langage. La rencontre d'autrui est rendue possible parce que nous pouvons échanger avec lui des paroles.
Est-ce que l'humanisation et la production d'une culture ne dépendent pas du langage ?
Il est difficile de dater l'apparition du langage. Certains estiment qu'il est apparu entre – 1,5 million et -200 000 ans.
Le langage oral a été adopté parce que les êtres humains avaient la capacité physique de prononcer des sons. Le langage oral présente des avantages qui sont inconnus aux gestes.
1 - L'articulation
Rousseau (1712-1778) s'est intéressé à plusieurs reprises à la question de l'origine des langues. Dans ce texte, il essaie de comprendre les raisons qui ont pu conduire les humains à parler. Il décrit différentes étapes qui conduisent les hommes du cri à une langue articulée capable de véhiculer des idées.
l. 1 à 7: le cri de la nature
Le premier langage selon Rousseau est le cri. Il a une dimension universelle : il est utilisé et compris par tous. Son universalité s'oppose à la particularité des langues. Le cri est universel parce qu'il exprime des sentiments simples : la douleur, la peur et éventuellement la joie. Le cri se produit dans un contexte que Rousseau nomme « l'état de nature » : c'est une fiction que Rousseau construit pour expliquer comment les hommes en sont venus à vivre en société et à développer des arts (agriculture, métallurgie, techniques de chasse...). Au début de l'état de nature, les hommes vivent isolés les uns des autres ; il se rencontre rarement et n’ont pas développé de langage. C'est dans cette époque fictive qu'ils utilisent le cri.
l. 7 à 24 : le passage à l'articulation
Le langage se développe lorsque les humains commencent à se fréquenter. Il n'y a aucune nécessité d'utiliser la parole lorsque les hommes ne vivent pas ensemble. Ce par quoi on définit, c'est-à-dire la capacité de parler, n'a pas de sens au dehors d'une existence avec les autres hommes. Le phénomène humain existe seulement à partir du moment où les humains établissent des relations. Il n’est plus possible dans ce contexte dans rester à l'expression de sentiments simples. Il faut exprimer des idées plus complexes, par exemple, pour apprendre à transmettre les techniques qui assurent la survie de l'espèce. L’invention du langage précipite les être humains dans une vie culturelle. Ils ne vivent plus simplement des productions de la nature mais ils ont commencé à la cultiver, à développer des techniques qui leur permettent de fabriquer des conditions dans lesquelles ils vont vivre (des abris, des vêtements, des outils, défrichage des champs...). Le langage est conquis par l'espèce suivant plusieurs étapes :
l'infection de la voix et l'usage des gestes : les humains pour communiquer apprennent à faire usage de leur appareil vocal. Ils utilisent des sons différends, ils apprennent à les mélanger et n’en restent plus à un cri unique. Cet usage de la voix peut aller jusqu'aux onomatopées. À cet usage, ils ajoutent celui des gestes pour désigner les choses présentes. Mais, les gestes ont des limites : ils ne peuvent pas être utilisés dans l'obscurité et peuvent être cachés par des obstacles. Enfin, les gestes ne peuvent pas désigner les choses abstraites ni les choses absentes.
Articulation de la voix : les humains en viennent progressivement à faire usage des sons articulés. Ils inventent des signes généraux qui renvoient aux choses. Par exemple, le mot arbre est général au sens où il désigne n'importe quel arbre. L'usage du son articulé ne rencontre pas les mêmes limites que l'usage de gestes mais il est difficile de comprendre comment une même langue a pu se répandre. La langue est une institution : elle est un produit des hommes qui vivent ensemble, elle n'est pas naturelle. Pour que les hommes se comprennent, ils doivent être d'accord sur le sens des mots. On dit que leur sens est conventionnel. Le problème que soulève Rousseau est celui d'une institution d'une première langue : pour se mettre d'accord sur le sens des mots, les hommes qui ont inventé la première langue devaient déjà parler.
l. 25-29 : un premier langage général
Rousseau estime que les premières langues étaient générales : un mot signifiait ce que nous exprimons en utilisant des phrases entières. Au cours du temps, notre expression est devenue plus précise et nous avons appris à distinguer les choses et des actions différentes avec des mots différents.
L'usage du son articulé n’est donc pas encore la dernière étape de l‘acquisition du langage. Il faut apprendre à employer des mots qui peuvent décrire la réalité sans confusions.
Rousseau montre que le langage apparaît au contact d'autrui. Il se développe selon plusieurs étapes et rend notre esprit capable d’une abstraction de plus en plus grande si bien que nos idées deviennent de plus en plus précises et que les mots désignent des choses qui ne sont pas nécessairement des réalités sensibles.
2 - Abstraction du mot
Rousseau pense que le langage est une institution c'est-à-dire que le sens des mots est fixé par convention et que ce sens ne permet pas de dire l’être de la chose. Dans la religion, le mythe de Babel laisse supposer qu’il a existé une première langue universelle. On peut croire que cette langue avait la possibilité de dire les choses telles qu’elles sont et que les mots n’étaient pas associés aux choses par convention. Ce mythe a eu une grande importance dans la culture et on retrouve souvent l’idée d’une langue où les mots ressembleraient aux choses c'est-à-dire l’idée d’une langue qui serait proche du verbe créateur de Dieu (évangile selon Saint Jean).
Descartes a insisté sur la distinction qu’il faut faire entre le mot et la chose. Faire cette distinction permet de donner une autonomie aux mots par rapport à la réalité qu’ils désignent.
l.1 à 5 : l’idée n’est pas la chose
Descartes sépare l’idée que je me fais de la chose, de la chose elle-même. L’idée de la table n’est pas table. Cette idée n’est pas non plus une image. Je peux avoir l’idée d’une chose très complexe que je n’arrive pas à imaginer. Le langage m’aide à concevoir ces idées. Les mots eux-mêmes ne doivent donc pas être confondus avec la réalité. Ils en sont séparés et m’aident à y faire référence.
l. 6 à 11 : les mots visant un objet
Les mots nous aident à concevoir les choses à nous en faire une idée mais ils ne confondent pas avec elles. Ils ont une fonction référentielle c'est-à-dire qu’ils nous aident à prêter attention aux choses qu’ils désignent.
Mais, lorsque je parle je ne fais pas attention au mot lui-même. Si on me parle dans une langue étrangère que je comprends, je suis attentif aux idées mais je ne fais attention aux sonorités. Pour Descartes, les mots sont là uniquement pour m’aider à penser, ils n’influencent pas la manière dont je pense. Ils sont distincts à la fois des idées et des choses qu’ils désignent.
La question que se pose Descartes qui concernent la ressemblance du mot et de la chose prépare la possibilité d’étudier la langue pour elle-même sans se soucier d’une relation de ressemblance entre le mot et la chose.
B - L’apport de la linguistique
1 - Le signe linguistique
La linguistique moderne a été fondée par Ferdinand de Saussure. Saussure a décidé d’étudier les langues pour elles-mêmes. Il ne les étudie pas du point de vue de l’étymologie mais il se demande comment on fabrique des mots, des phrases, des textes… Il pense que notre activité langagière est une manière de combiner des éléments qui par eux-mêmes n’ont pas de sens (les sons) et de leur donner un sens dans cette combinaison. Les mots que nous formons ainsi, il les nomme signes linguistiques.
Les mots que nous formons ainsi, il les nomme signes linguistiques.
2 - L’arbitraire du signe
Saussure s’est demandé quel lien il fallait établir entre le signifiant et le signifié.
l. 1 à 4 : ce lien est arbitraire
Sa thèse est qu’il y a un arbitraire du signe. Le lien entre le signifiant et le signifié n’est pas nécessaire. Il y aurait pu y avoir une autre suite de sons pour désigner un signifié.
l. 5 à 9 : les exemples
Le mot sœur désigne une idée (un signifié) qu’une autre suite de sons aurait pu aussi bien désigner.
Il n’y a pas de liens internes entre les sons et les sens c'est-à-dire que le son ne ressemble en rien à la chose (Descartes). Une autre preuve de cet arbitraire est la multiplicité des langues : pour désigner une même idée on emploie des signifiants différents dans des langues différentes.
l. 10 à fin : l’arbitraire n’est pas individuel
L’arbitraire du signe n’est pas un phénomène individuel. L’individu ne décide pas d’associer un signifiant et un signifié. Cette association lui est imposée par le groupe linguistique auquel il appartient. La langue est déjà constituée lorsqu’il apprend à la parler. On pourrait dire que la langue est un fait social au sens de Durkheim c'est-à-dire qu’elle est extérieur à l’individu et elle est coercitive (elle s’impose à lui).
C - Le signe et le signal
Benveniste (1902-1976)
C’est un linguiste. Il s’est intéressé à la communication animale et il a donné une interprétation des travaux de Karl Von Frisch sur les abeilles. Il a essayé de comprendre comment les abeilles se transmettent des informations. Il a observé une ruche et il s’est aperçu que certaines abeilles faisaient ce qu’il a appelé des danses. L’une des danses consiste à faire un cercle et l’autre un huit. La première danse indique la présence de pollen à une faible distance autour de la ruche. La seconde indique plus précisément la localisation du pollen par rapport au soleil et en donnant une évaluation de la distance en fonction de la rapidité avec laquelle l’abeille effectue la danse.
Benveniste s’est intéressé à plusieurs aspects de cette communication car elle lui a permis de poser une différence entre la manière de communiquer des hommes et des animaux. Cette forme de communication ne peut fonctionner que le jour car les abeilles ne savent plus se repérer sans le soleil. Les abeilles ne peuvent répondre au signe autrement que par une action. Pour faire une différence entre les signes linguistiques et les signes utilisés par les abeilles, il va parler de signal. Le signal est un signe auquel on ne peut répondre que par une action. Enfin, Benveniste a relevé le caractère naturel de cette communication : les abeilles n’ont pas été capables d’inventer d’autres manières d’exprimer leurs informations. Leurs modes de communication est fixé par la nature et il est très limité. Les humains, au contraire, sont capables d’inventer des signes pour exprimer toutes sortes de pensées.
Benveniste préfère parler de langage pour les êtres humains car pour lui, le langage est l’expression « la plus haute » de la faculté de symboliser : les êtres humains sont capables d’exprimer leurs pensées en utilisant des éléments qui par eux-mêmes non pas de sens. De ce point de vue, la communication animale semble limitée.
Ensuite, les êtres humains sont capables de répondre à des signes en utilisant d’autres signes. Le langage permet un échange de pensées et nous ne sommes pas obligés de réagir à des paroles pour des actions.
Les êtres humains peuvent résoudre leurs conflits ou leurs antagonismes par la parole. Ils ont la possibilité de s’opposer par des argumentations et ne doivent pas nécessairement en venir aux mains pour résoudre leurs actions.
Le langage permet aux êtres humains d’exprimer leurs pensées et de mettre en commun des connaissances si bien que l’on peut se demander si le langage n’est pas constitutif de la pensée.
II - Langage et pensée
A - Le langage, un signe de l’humanité
Descartes considérait que le langage était propre à l’homme. Il en a fait un signe distinctif pour la reconnaissance d’autrui. Selon lui, j’ai la certitude d’être en présence d’un autre être humain lorsque je suis face à quelqu’un qui parle pour exprimer sa pensée. Le langage est un critère sûr pour distinguer les hommes des bêtes.
l. 1 à 5 : la parole, témoin de la pensée
Descartes s’interroge sur les critères qui nous permettent de reconnaître un humain. Il pose cette question en relation avec un problème technique (comment distinguer un homme d’une machine ?) et en relation avec la question d’une séparation entre les hommes et les animaux. L’enjeu de cette question est de mettre en évidence des critères de l’humanité qui sont certains. Ces critères ne peuvent pas être soumis à une relativité culturelle : ce qui fait de l’humanité ce n’est pas une couleur de peau, une façon de s’habiller, une manière d’organiser l’existence mais c’est la capacité d’exprimer sa pensée. Descartes pense que tous les hommes disposent de cette capacité. Elle est universelle à l’intérieur de l’humanité. Cette prise de position permet de répondre aux questions qui s’étaient posées au sujet de l’esclavage des populations d’Amérique du Sud. Les tribus que les européens ont pu découvrir sont humaines puisque les individus sont capables d’exprimer leurs pensées au moyen de signes.
l. 5 à 20 : la parole n’exprime pas des seulement des passions
Ce qui est important pour Descartes c’est l’expression de la pensée par signes. Ce qui va définir le langage, c’est notre capacité à inventer des signes pour définir la pensée. Les êtres humains ne sont pas limités par des capacités naturelles. Ils ont le pouvoir de trouver des moyens d’expression de leur pensée. Ce pouvoir d’innover leur permet de s’écarter de la nature et de produire des moyens qui leur sont propres. Le langage permet aux humains d’entrer dans la culture. Les sourd-muet disposent eux aussi de signes et il n’est pas question de les exclure de l’humanité pas plus qu’il n’est question d’exclure les fous. Le langage sert à exprimer des idées construites et cohérentes et Descartes le distingue du cri qui sert à exprimer des émotions. Les animaux sont capables d’exprimer des émotions mais ils ne peuvent pas exprimer des pensées cohérentes. Lorsqu’on les dresse, ils peuvent émettre des paroles mais ils n’en comprennent pas le sens. Ils sont entièrement tournés vers le désir d’une récompense. Ils répondent à un automatisme mais n’inventent pas une façon d’exprimer leurs sentiments.
l .20 à 34 : l’homme parle car il peut innover
Descartes veut poser une distinction forte entre les hommes et les animaux à partir du langage. Les hommes sont toujours capables d’inventer des signes lorsqu’ils ont des déficiences qui les empêchent de parler. Si les animaux avaient le même pouvoir, ils auraient été capables d’inventer une langue pour nous les comprenions.
Descartes s’oppose aux auteurs qui atténuent la distinction entre les hommes et les bêtes.
Descartes fait du langage un trait caractéristique de l’humanité. Je reconnais autrui et pace que ces paroles expriment une pensée. Cette réflexion permet à Descartes de prendre place dans un débat où l’on se demande comment reconnaître qui est humain et qui ne l’ai pas.
B - La pensée peut-elle être séparée des mots ?
Descartes fait du langage un signe de la raison et ; on peut penser, à sa lecture, que notre pensée se développe grâce aux mots. Le langage est-il nécessaire à la pensée ?
1 - Le langage est nécessaire à la pensée
Cette conception est celle de Hegel qui estime qu’il n’y a pas de pensées en dehors des mots et qui refuse l’expérience de l’inexprimable.
l.1 à 8 : le langage nous aide à prendre conscience de nos pensées
Le langage donne une forme objective à nos pensées : on apprend à nommer notre expérience grâce aux mots et de cette façon, on apprend à distinguer un sentiment d’un autre sentiment et à préciser ce qui peut faire leurs différences. En utilisant des mots, notre propre expérience, nous devient plus compréhensible et nous prenons conscience d’elle. Le mot trouve son origine à l’intérieur de ma pensée mais il me permet de l’extérioriser pour la faire comprendre à autrui. Toute pensée claire est une pensée travaillée par le langage. Hegel pense que les expériences de pensées qui se feraient en dehors des mots sont en réalité des expériences confuses qui ne peuvent pas avoir de sens car elles n’ont pas été assez travaillées par le langage.
l. 8 à 15 : dévalorisation de l’inexprimable
Hegel refuse de valoriser l’inexprimable. Il ne croit pas que l’on puisse faire l’expérience d’une réalité que l’on pourrait atteindre sans les mots. Cette expérience serait une expérience immédiate c'est-à-dire qu’elle nous mettrait directement au contact de la réalité sans l’intermédiaire des mots. On nomme ce genre d’expérience : une intuition. Certains penseurs valorisent l’intuition et estiment que l’on ne peut pas tout exprimer par les mots. Hegel pense le contraire et il affirme que la réalité que l’on perçoit grâce à l’intuition est saisie de manière confuse. C’est la raison pour laquelle on ne peut pas l’exprimer.
l. 15 à 21 : le mot donne aux pensées leur être le plus digne
On peut avoir du mal à exprimer nos pensées et on peut avoir à chercher nos mots mais une pensée doit être travaillée par le langage pour parvenir à dire ce qui est. Lorsque la pensée décrit la réalité, elle décrit la chose telle qu’elle est, et cette pensée est vraie. Le langage donne la possibilité à notre pensée d’accéder à la vérité. C’est ainsi qu’il lui donne sa plus haute dignité. Les mots et la pensée semblait inséparables. Il existe différents degrés de pensées, mais la pensée, au sens le plus fort ne peut pas se passer des mots car elle doit être construite et cohérente.
2 - Les mots voilent-ils la réalité ?
Henri Bergson (1859-1941) pense que le langage nous aide à agir sur le monde : on dit qu’il a une fonction pratique. Grâce aux mots, nous sommes capables de nous repérer dans le monde : nous nommons les choses de façon à pouvoir les reconnaître et les utiliser. Le langage nous a permis de développer des reconnaissances. Mais, celles-ci sont formulées à l’aide de mots qui, pour avoir une efficacité pratique ont une portée générale. Ces mots nous permettent de décrire la réalité en nous faisant comprendre des autres. Mais, ils ne nous permettent pas de dire des choses qui seraient singulières car ils sont trop communs. Par conséquent, pour faire l’expérience de la réalité, il faut se détourner du langage et essayer d’en obtenir une intuition. Pour Bergson, ce sont les artistes qui recourent à l’intuition et aussi les philosophes. Un poète, par exemple, fait un usage de la langue qui n’est pas un usage courant. Il utilise les sonorités et les images pour nous montrer la réalité sous un autre angle que celui de l’utilité.
La pensée est liée au langage. Son expression rend les mots nécessaires si bien qu’il est difficile de séparer la pensée d’une relation à autrui. Si nous pensons en faisant usage des mots, c’est sans doute pour rendre nos pensées communicables. L’opposition entre Hegel et Bergson se joue sans doute autour de cette notion. Bergson pense que les mots que ce qui est commun et laisse de côté toute notre singularité.
C - Penser avec autrui au moyen des mots
Le langage permet de communiquer nos pensées et au-delà de penser avec autrui. La pensée n’est donc pas un exercice individuel et solitaire mais une expérience qui me met en relation avec les autres hommes.
1 - Un monde commun grâce au langage
Merleau-Ponty (1908-1961) a étudié la pensée de Husserl et de Heidegger (phénoménologie).
l. 1 à 6 : l'expérience du dialogue
Le dialogue permet de surmonter l'isolement de nos pensées. Lorsque nous sommes seuls, nous sommes limités dans nos points de vue. Le dialogue permet de confronter notre point de vue avec celui d'autrui. Si on estime qu'un accord est possible, il se crée avec autrui un terrain commun : il devient alors possible d'échanger des arguments c'est-à-dire de répondre aux questions d'autrui, de lui en poser pour bien faire apparaître nos deux points de vue dans leurs différences. Dans ce cas, ce que l'on dit est appelé par le dialogue lui-même et on répond aux arguments d'autrui.
l. 6 à 10 : un être à deux
Le dialogue nous aide à produire une unité à partir de deux individus qui rapprochent leurs points de vue grâce à leurs échanges. Cet échange permet un partage d’idées ou de valeurs qui rend possible un commun. On peut par exemple dialoguer pour définir un droit de sorte qu’il deviendra possible à partir de sa formulation de dire que quand ce droit n’est pas respecté, il y a une injustice. Si l’on s’est mis d’accord à ce sujet, en dialoguant, cette injustice prend un caractère objectif car nous avons accepté de la reconnaître (exemple du droit au logement).
l. 10 à 19 : coopération
La pensée a besoin d’autrui pour se produire. Sans point de vue extérieur, on se forme des opinions qui restent enfermées sur elles-mêmes. Autrui représente une menace pour un point de vue clos car il peut remettre en cause nos opinions et nous faire douter de nos avis.
Penser c’est donc avoir la possibilité de faire varier les points de vue et sortir de l’opinion et de l’avis.
l. 19 à fin : science des points de vue
La présence d’autrui me révèle mes limites. L’enfant contrairement à l’adulte croit que le monde est tel qu’il le perçoit, que ses pensées sont nécessairement justes car il n’a pas la science des points de vue. Il est enfermé dans un point de vue unique qu’il ne sait pas faire varier.
Cette variation est nécessaire pour penser.
Les êtres humains ont des points de vue différents sur le monde mais la parole et surtout le dialogue nous aide à surmonter ces différences pour vivre dans un monde commun c'est-à-dire un monde où nous pouvons partager des idées, des valeurs, une culture…
2 - Autrui nécessaire à la conscience du monde
Ce texte est extrait du roman de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique. Il reprend l’histoire de Robinson Crusoé et dans cet extrait, Robinson constate les effets de l’absence d’autrui sur lui.
l. 1 à 6 : autrui, une pièce maîtresse de mon univers
Robinson, seul sur son île, s’aperçoit que ses rêves, ses habitudes, les tâches mécaniques accomplies au cours de son existence, ont été produites par les relations avec autrui. Par exemple, les manières de table sont développées au contact avec les autres hommes (habitudes vestimentaires, éducation à la propreté…). Autrui est donc la pièce maîtresse de mon univers au sens où sans autrui je n’ai plus d’univers c'est-à-dire que je ne dispose plus d’un espace de sens que je partage avec les autres.
l. 6 à 15 : la perte
En l’absence d’autrui, Robinson perd l’usage de la parole car il n’a plus l’habitude de l’utiliser. Son rapport aux choses se transforme et il perd la capacité de multiplier les points de vue sur le monde. Il finit par voir l’île d’un seul et même point de vue.
l. 16 à 24 : la perte des points de vue
L’absence d’autrui l’empêche d’adopter le point de vue d’un autre si bien qu’il n’arrive plus à établir des différences entre les différentes parties de l’île et il ne parvient plus à donner un sens à ce qu’il voit parce qu’il n’y a plus de sens à communiquer, de partage possible. Il perd progressivement l’univers symbolique dans lequel évoluent les êtres humains.
l. 25 à fin : autrui et objectivité du monde
Il en vient à douter de l’existence des choses : il ne sait plus faire la différence entre le rêve et la réalité car il n’y a plus personne avec qui il peut discuter de ce qu’il perçoit. La présence d’autrui me garantit l’objectivité du monde. En discutant avec les autres, je peux m’assurer que ce que je perçois est bien réel.
Pensées et langages sont liées mais la présence d’autrui est nécessaire à la pensée et nous ne pourrions pas former l’idée d’un monde commun ni avoir de certitude au sujet du monde sans autrui.
III - Langage et pouvoir
A - L’homme est un animal politique
Le langage peut avoir une fonction politique, c'est-à-dire qu’il peut nous aider à organiser la vie en commun.
Aristote est le premier à avoir insisté sur l’importance entre le langage et la vie politique.
l. 19 à 22 : l’homme est l’animal le plus politique
Aristote distingue différentes sortes d’animaux politiques : les animaux grégaires, les abeilles et finalement les hommes qui sont les plus politiques parce qu’ils possèdent le langage.
On voit ainsi apparaître une distinction entre l’existence sociale et l’existence politique. L’existence sociale est le fait de vivre ensemble. L’existence politique est la capacité d’organiser notre vie commune. Le langage est donc un outil essentiel car il nous permet de nous comprendre et d’agir de concert.
Pour Aristote, les êtres humains sont des êtres vivants comme les autres. La nature leur donne une place : elle a fait d’eux des animaux politiques capables d’une très grande organisation en leur attribuant le langage. C’est par nature qu’ils sont politiques. Cette idée sera totalement étrangère aux penseurs politiques de la modernité.
l. 23 à 27 : la voix et le langage
Il distingue la voix et le langage. La voix exprime des émotions au moyen de sons qui ne sont pas nécessairement articulés. Ces émotions sont liées à l’état présent de notre corps. Le langage fait usage de sons articulés et il ne se limite pas à l’expression d’émotions liées à l’état présent.
Pour penser l’avantage et le nuisible, il faut être capable de prévoir. Le langage nous aide à concevoir le temps. Le juste et l’injuste ne peuvent être pensé qu’en prenant en compte le point de vue d’autrui pour sortir de l’intérêt particulier. Le langage est nécessaire pour y parvenir car il nous permet de prendre en compte le point de vue d’autrui.
l. 27 à fin : les notions communes
Le langage nous aide à définir des notions abstraites comme celle de la justice ou celle du bien. En débattant au sujet de ces notions, on peut s’accorder autour d’elle et former une communauté au sens où l’on partage les mêmes idées. Il devient alors nécessaire de débattre pour choisir les moyens de réaliser ces idées. Le langage a donc une dimension politique puisqu’il nous permet de nous entendre et de choisir les principes et les lois à partir desquelles nous organisons notre existence. Dans l’espace politique, les paroles échangées ont une véritable efficacité.
B - Langage et rapports de force
Le langage est une caractéristique essentielle de la vie politique. Cependant, il n’est pas toujours employé pour produire un accord entre des individus qui feraient usage de leur raison. Il peut être employé pour dominer les autres. Les sophistes avait développé la rhétorique afin de se rendre maître de la foule par la persuasion. La persuasion consiste à utiliser les passions et les émotions des individus alors que la conviction s’adresse à la raison. On a donc l’habitude d’opposer convaincre à persuader.
Dans ce texte, Gorgias explique à Socrate quel est le pouvoir de la rhétorique.
l. 1 à 16 : l’objet vague de la rhétorique
Socrate interroge Gorgias au sujet de la rhétorique. La rhétorique prétend exercer son action et son autorité par le discours. Il s’agit d’une parole efficace. L’orateur parle pour faire quelque chose. La parole est une action pour l’orateur et pour lui les mots ne peuvent s’opposer aux actes. Gorgias, malgré tout, n’est pas capable de définir avec précision l’objet de la rhétorique. Elle porte sur les meilleures et les plus grandes choses. Mais pour comprendre ce qu’elles sont, Socrate doit le forcer à préciser sa pensée en lui rappelant qu’il existe plusieurs sortes de biens : la santé, la beauté et les biens matériels. L’imprécision du discours est une caractéristique des Sophistes.
L. 16 à 44 : le discours des spécialistes
Socrate adopte différentes points de vue pour les confronter. Il s’agit du point de vue de professionnels qui connaissent un métier grâce auxquels ils produisent une sorte de bien. Ils ne parlent pas pour produire le bien en question. Chaque professionnel estime que le bien qu’il produit est le meilleur. Il peut prendre pour preuve ce qu’il a effectivement réalisé c'est-à-dire la santé, la beauté ou la richesse.
Qu’as produit le sophiste avec sa parole ? Quel genre de biens la rhétorique réalise-t-elle ?
l. 45 à 65 : dominer par la parole
Selon Gorgias, la rhétorique produit la liberté. Mais, elle est conçue sur le modèle d’un rapport de force et il n’y a de libertés que pour l’orateur qui impose sa volonté aux autres. Dans ce cas, être libre revient à dominer les autres c'est-à-dire posséder une technique pour maîtriser les relations entre les hommes. Grâce à cette technique, l’orateur apprend à vaincre toute autre personne et peut réduire n’importe qui à l’esclavage c'est-à-dire à le faire travailler pour lui.
L’orateur a une conception utilitariste des relations humaines. Il s’établit entre moi et autrui un rapport de force que la maîtrise de la parole peut faire tourner à mon avantage. Le langage peut être décisif pour établir un pouvoir.
Parler est une caractéristique de l’humanité. Les êtres humains ne vivent pas seulement dans la nature, ils vivent aussi dans un univers de sens. Ils le construisent en entretenant des relations avec d’autres êtres humains. Sans autrui, il serait impossible de construire un monde ou d’élaborer une pensée.
Cependant, le monde dans lequel nous est-il seulement le produit de nos paroles ?