Chapitre 8 - Bilans et memoires de la Seconde Guerre mondiale
Plan de l'article
Août 1944 : Paris est libéré. Pétain et son gouvernement s’enfuie avec les allemands. C’est la Libération. Grâce à l’action du général de Gaulle, la France se retrouve dans les rangs des vainqueurs et non des vaincus. En effet, les américains souhaitaient mettre sous tutelle ce pays vaincu. Mais la République est rétablie et la France n’est pas occupée y compris de manière amicale.
Les Français veulent oublier les « années noires » d’occupation. On cherche à survivre, à se venger des collabos et enfin à reconstruire le pays.
Dès la fin de la guerre se constitue des mémoires ; en particulier de la résistance et du génocide juif. Ces mémoires évolueront avec les années.
Quelles sont les conséquences du conflit et quel est l’état d’esprit des français en 1945 ?
Quelles sont les principales mémoires de la période 39-45 et comment cohabitent-elles ?
Bilan humain : 316 000 militaires et 264 000 civils.
Le bilan matériel est plus désastreux qu’en 1918 :
Anéantissements de villes entières dont certaines seront rayées de la carte (Royan, Dunkerque) ;
Economie réduite à néant ;
Infrastructures détruites (voies de communications, hôpitaux…) ;
Difficultés monétaires ;
La France, affamée, prolongera l’utilisation des tickets de rationnement jusqu’en 1949.
B - L’épuration nécessaire, incomplète et controversée
Dans un premier temps, l’épuration est spontanée, incontrôlée, pour un total de 8 à 9 000 morts dont un millier de lynchage.
Face à cette épuration sauvage, de Gaulle légalise cette dernière. Les tribunaux « officiels » jugent désormais le cas de chacun. Au total, 10 000 personnes seront tuées. De plus, les administrations subiront des renvois de fonctionnaires sans pour autant déstabiliser un pays en voie de reconstruction, laquelle ne peut s’effectuer sans administration. Au final, 1 français sur 100 sera convoqué par la justice.
Plusieurs types de sentences sont prononcés :
Condamnation à la dégradation nationale (perte du statut de citoyen) ;
Haute trahison et collaboration avec l’ennemi (prison) ;
Les principales fonctions de l’épuration sont :
Garantir la sécurité nationale car en août 44, la France n’est qu’en partie libérée ;
Remplir la fonction d’exutoire consistant à déverser la colère des français sur les traitres ;
Permettre la réparation du préjudice (n’intervient pas encore pour les juifs !) ;
On note également que nombreuses personnes seront amnistiées.
En 1945, gaulliste et communistes s’affrontent. Or, celui qui veut dominer la France, doit contrôler l’épuration.
C - La restauration de l’Etat républicain par de Gaulle
La résistance et ses chefs forment le Gouvernement Provisoire de la République (GPRF) dont les objectifs sont :
Eviter le vide du pouvoir que les allemands ont laissé ;
Contrer l’administration américaine ;
Le GPRF est créé dès 1944 avec de Gaulle à sa tête et les hommes du Conseil National de la Résistance (CNR). Des syndicalistes gaullistes mais aussi de gauches le compose.
Le programme en est le suivant :
Nationalisations utiles à la reconstruction du pays ;
Administration des pouvoirs locaux par les préfets et les commissaires de la République ;
Ce programme propose à la fois des mesures gaullistes mais aussi communistes toujours dans le but d’unir la nation et de faire taire les tergiversions de partis.
Les américains qui n’avait pas envisagé une telle action de la part de de Gaulle, sont pris de court. Ils redoutent désormais une prise de pouvoir par les communistes.
Le 1er commissaire de la République est nommé, dès lors que de Gaulle débarque en Normandie de force. Il multiplie les contacts avec les chefs alliés qui finissent par le reconnaître comme chef légitime de la France libre.
Selon de Gaulle, Vichy n’était qu’une « parenthèse » qu’il faut aujourd’hui négliger. Ce dernier se place ainsi dans la continuité de la IIIe République laquelle se trouvait en exil. De plus, les lois promulguées sous le régime de Vichy sont tout simplement abrogées. De Gaulle rétablit l’autorité du pouvoir central de l’Etat. Cela passe par :
Le contrôle de l’épuration ;
L’intégration des troupes résistantes dans l’armée régulière ;
La neutralisation de la menace communiste dont les membres reçoivent directement les ordres de Moscou et donc de Staline (lequel ne souhaite pas faire de révolution en France mais réussir à s’imposer de manière légale vu que c’est au lendemain de la guerre l’un des premiers partis politiques de France) ;
Le secrétaire du Parti Communiste Français (PCF), Maurice Thorez, est de retour d’exil en France sur ordre de Staline. Pour calmer les tensions, de Gaulle l’amnistie. Fin 1944, la légitimité de de Gaulle est totale : la reconstruction peut débuter.
D - Une France renouvelée
1 - Sur le plan politique
De Gaulle n’appartenant à aucun parti proprement dit, se retrouve au dessus de ceux-ci, rompant avec cette opposition bilatérale gauche-droite. A droite, le Mouvement Républicain Populaire se crée composé de chrétiens démocrates résistant. Ses fondateurs ne sont autres que Robert Schuman (père de l’Europe) et Georges Bidault.
A gauche, le PCF est le premier parti de France devant les socialistes qui se surnomment « le parti des 75 000 fusillés » (en réalité 35 000 et pas forcément communistes), celui des « martyrs de la résistance ». Il compte 384 000 adhérents fin 1944 et 785 000 en 1945.
Le droit de vote est accordé aux femmes en 1944 mais exercé pour la 1ère fois en 1945.
Les petits partis renaissent difficilement de leurs cendres dont les leaders sont fusillés ou déportés.
2 - Sur le plan économique et social
On assiste à une grande vague de nationalisation :
Mines de charbons ;
Création EDF-GDF ;
Restauration de la SNCF ;
Création d’Air-France ;
Banque de France ;
Crédit Lyonnais et Société Générale ;
Renault (dont le patron avait collaboré) ;
SNECMA (fabricant de moteurs d’avions pour l’Allemagne) ;
Pour les entreprises de plus de 50 salariés, des comités d’entreprises sont créés.
La Sécurité Sociale voit également le jour (assurance maladie, décès, vieillesse, invalidité, accident du travail, allocation familiale…).
On planifie la reconstruction du pays en plans quinquennaux (allusion Marxiste) avec des objectifs à atteindre au niveau de la production. Jean Monnet sera le premier commissaire à développer des secteurs industriels avec des seuils minimum à pourvoir.
A la manière de l’Etat américain et du « New Deal » de Roosevelt dans les années 30 qui suivirent la crise, l’Etat français porte le surnom d’Etat-providence (« Welfare State »).
Le bilan est donc désastreux et l’on manque de moyens pour reconstruire. Le traumatisme moral est lourd entre les collabos et les résistants. On essaie par tous les moyens de maintenir une unité nationale, ce dont souhaite de Gaulle qui devient un mythe.
On se concentre en partie sur la reconstruction de logements et d’infrastructures.
II - Les mémoires de la Seconde Guerre mondiale et leurs évolutions
L’objectif premier de de Gaulle est de garantir l’unité nationale.
A - Les mémoires officielles de l’immédiat après guerre à 1960
On privilégie le mythe d’une France résistante.
1 - La mémoire gaulliste
Elle est diffusée par le général en personne qui écrit ses mémoires et la manière dont il analyse la Seconde Guerre mondiale. Pour lui, ce sont les Forces Françaises Libres (FFL) et tout le peuple français qui, lors du 18 juin 1940 ont permis de remporter la victoire. Son objectif étant d’éviter la guerre civile et de garantir l’union nationale.
En 1964, les cendres de Jean Moulin, héros de la Résistance, sont transférées au Panthéon sur ordre de Malraux, ministre de la culture. Homme de confiance du général de Gaulle, Moulin demeure l’unificateur de la résistance jusqu’alors divisé. Il devient le symbole même d’une France résistante et unie. Les différences politiques entre les divers groupes de résistances sont gommées ; la résistance est personnifiée.
2 - La mémoire communiste
Après la rupture du pacte germano-soviétique en 1941, Hitler lance l’opération Barbarossa. Dès lors, les communistes entrent en résistance. Présenté comme le parti des 75 000 fusillés , ce chiffre n’en est pas moins surestimé. Les communistes affirment que ce sont les élites de la société qui ont collaboré et que les pauvres ont résisté (référence Marxiste à la « lutte des classes »). Là encore c’est une contre-vérité car l’on trouve des collabos et des résistants dans toutes les classes sociales. Jean Moulin n’en demeure pas moins soutenu par les communistes. Certains diront que c’était un agent communiste infiltré, affirmation fausse dont le contraire fut démontré à plusieurs reprises.
Ainsi, pour de mêmes attitudes, les actions sont différentes tout comme les mémoires.
3 - Des mémoires plus discrètes ou occultées
Ces mémoires sont les suivantes :
Prisonniers de guerre : passé peu glorieux donc caché ;
Déportés : ils donnent une image gênante, ils dégagent un sentiment de culpabilité refoulé (la spécificité de la déportation juive n’est pas reconnu comme telle) ;
Collabos de Vichy : totalement occulté jusqu’en 1947 au moment où la guerre froide commence. Les pétainistes redressent alors la tête et développe la thèse du « bouclier protecteur ». La défaite est due aux forces de gauche qui sont désignés comme responsables de la défaite et de l’armistice (allusion au Front Populaire). De plus, Pétain aurait atténué les rigueurs de l’occupation. En outre, les communistes via la résistance ont plongé le pays dans la guerre civile ;
B - Les nouveaux enjeux de la mémoire depuis la fin des années 60
Une nouvelle génération arrive n’ayant pas connu la guerre.
Les médias (cinéma en particulier) procèdent à cet examen de la mémoire.
1971 : « Le Chagrin et la Pitié » casse l’image d’une France unanimement résistante. Il dénonce les collaborateurs idéologiques.
De Gaulle meurt en 1970 et ce film fait scandale après sa mort. Il sera interdit de projection télévisé par Mitterrand pendant 10 ans.
La même année, l’affaire Touvier éclate. Accusé du meurtre de 7 otages juifs, Touvier est néanmoins gracié par Pompidou dans le but d’éviter les tensions nationales. Mais en 1994, il est finalement condamné pour crime de guerre contre l’humanité et emprisonné à perpétuité. Il meurt 2 ans plus tard.
En 1973, un américain, Robert Paxton, écrit Histoire de Vichy. Il travaille à partir d’archives allemandes prouvant que c’est Vichy qui a collaboré de manière volontaire et n’a, de ce fait, pas permis d’atténuer le régime nazi. C’est un gros scandale.
Dans les années 70, la mémoire juive apparaît enfin. En 1961, c’est le procès du responsable nazi Eichmann lequel avait fui en Amérique latine.
Les déportés juifs peuvent désormais parler. Serge Klarsfeld, un avocat, créé L’Association des Fils et Filles de Déportés Juifs de France dans le but de poursuivre les criminels de guerre nazi.
Kurt Waldheim est également jugé pour crime de guerre. Lui-même qui était parvenu au rang de président de la république d’Autriche et au poste de 1er secrétaire de l’ONU après la guerre.
Les prémices du négationnisme apparaissent. Il consiste à nier la déportation juive. Les mémoires juives sont donc menacées.
Un film américain parle enfin de la déportation des juifs en employant pour la première fois le terme d’ « Holocaust », pour titre du film.
Claude Lanzman recueille les témoignages des déportés créé le terme de la « Shoah ».
Des procès sont également intentés illustrant l’Histoire.
Entre 1970 et la fin des années 90, 4 allemands et 1 français sont accusés :
1979 : Jean Leguay haut fonctionnaire de Vichy ; mais ce dernier meurt avant le début du procès ;
1983 : Klaus Barbie ancien chef de la gestapo de Lyon est accusé d’être le responsable de la mort de Jean Moulin. Inculpé en 1983, son procès ne débute qu’en 1987 pour finalement être condamné à perpétuité ;
René Bousquet est tué par un déséquilibré avant même le commencement du procès ;
1984 : Paul Touvier est condamné ;
Maurice Papon, n°2 de la préfecture de Gironde en 1942-1943 est blanchi à la libération. Il débute alors une carrière politique avec son ami François Mitterrand.
On lui reproche d’avoir signé des listes de déportés juifs et d’y avoir ajouté des enfants. Il condamné en 1998-1999 pour complicité de crime contre l’humanité mais libéré par la suite pour raisons médicales ;
Dans les années 80, l’apparition du négationnisme est établie par Robert Faurisson. Il émet des thèses selon lesquelles les juifs et les israéliens auraient inventé les chambres à gaz pour qu’on les plaigne (tendance de l’extrême droite). Ces idées sont diffusées par Le Pen comme étant un « point de détail » de la Seconde Guerre mondiale.
Aujourd’hui, le négationnisme est condamné comme crime.
Le passé de Mitterrand est critiqué. On l’appelle « l’homme des contradictions ». Il dépose une rose sur la tombe de Jean Moulin, mais aussi sur celle de Pétain, héros de Verdun et protège René Bousquet. Il reçoit une déclaration pétainiste mais devient tout de même un grand résistant au printemps 1943 : de Vichy à la résistance.
C - Les évolutions récentes depuis les années 90
Vichy perd la bataille de la mémoire.
On commémore de plus en plus pour ne pas oublier. Le génocide est sacralisé. La rafle du Vel’d’Hiv’ est célébrée chaque année depuis 1945 mais change nature. Cette date devient La Journée Mondiale de la Déportation au mois d’avril. Les noms des victimes sont ainsi annoncés durant 24 heures et c’est Mitterrand qui sera le 1er à le faire. Le 16 juillet 1993, il créé une Journée Nationale des Persécutions Racistes commises de 1940 à 1944 par Vichy.
Comme pour de Gaulle, Vichy est considéré comme une parenthèse. Il faut attendre Jacques Chirac pour que la responsabilité de la France soit reconnue.
10 juillet 2000 : une loi met en place une Journée Nationale à la Mémoire des Victimes des Crimes Antisémites de l’Etat Français et d’Hommages aux « Justes de France ».
En janvier 2005, le 60e anniversaire de la libération des camps est célébré. C’est l’apogée de la mémoire.
Malgré tout, la polémique persiste. Jean Moulin fut récemment accusé d’avoir été un agent communiste infiltré dans la résistance française. Même en prouvant le contraire à maintes reprises et ce de manière formelle, des grands résistants tendent à dire le contraire (en particulier Henri Frenay).
Après l’indispensable période de deuil et d’unanimité qui suit la Libération, les différentes mémoires de la Seconde Guerre mondiale n’ont jamais cessé de s’affronter. La France a réussi la réconciliation avec l’Allemagne mais pas avec elle-même.
Le mythe de résistancialité a refoulé Vichy pendant ¼ de siècle, puis dans les années 70, un sentiment de culpabilité diffuse s’est installé pendant aussi ¼ de siècle : la mémoire juive portée par les descendants de survivants devient alors la gardienne de la mémoire de la Shoah.
Ce n’est qu’en 1995, 50 ans après, que la République Française solde ses comptes avec le régime de Vichy et reconnait la participation de la France au génocide.