Les sociétés démocratiques sont traversées, aujourd’hui, par un décalage croissant qui existe entre l’idéal égalitaire théorique et les inégalités réelles. Ses tensions peuvent se traduire par des conflits sociaux. Souvent le changement social se fait à travers ces conflits qui contribuent à forger les identités et à développer les solidarités.
Un conflit social est un affrontement entre plusieurs groupes sociaux antagonistes ; l’objet de tout conflit étant de modifier les rapports de force entre des partis opposés.
Les conflits nécessitent une mobilisation collective, c'est-à-dire une coordination des activités des membres d’un groupe souhaitant se défendre.
L’action collective regroupe des individus ayant conscience d’agir ensemble dans un but commun.
On s’interrogera dans un premier temps sur les mutations qui ont affecté le travail et les conflits sociaux ; puis on constatera que l’action collective s’est diversifiée dans son objet et dans ses formes.
I - Les mutations du travail et les conflits sociaux
A - La lutte des classes, moteur du conflit social dans la classe ouvrière et la société industrielle
1 - L'approche marxiste
Dans le système capitaliste décrit par Karl Marx (1818-1883), la société se divise en classes antagonistes vis-à-vis du processus de production.
Deux classes s’opposent :
La bourgeoisie : elle possède les moyens de production. C’est elle qui organise le travail dans une logique de maximisation et d’accumulation du profit ;
Le prolétariat : il est dépossédé des moyens de production mais il possède sa force de travail. Il est donc dans une situation de dépendance sur le marché du travail. Il n’a aucune maitrise de l’organisation du travail ni de son revenu fixé par le marché d’autant qu’il existe une armée industrielle de réserve qui fait pression sur le salaire à la baisse ;
Leurs logiques sont donc antagonistes puisque la bourgeoisie essaie de maximiser la partie du travail non redistribuée aux ouvriers c'est-à-dire la plus value.
Le prolétariat touche donc un revenu de subsistance lui permettant de survivre et de reproduire sa force de travail. Pour Marx, les rapports entre les deux classes sont donc des rapports de domination et d’exploitation d’une classe par rapport à l’autre.
Enfin, la bourgeoisie dans sa logique d’accumulation cherche à accroître sa plus de deux manières différentes :
Soit en augmentant le temps de travail (plus value absolue) ;
Soit en produisant autant ou plus avec moins de salarié (plus value relative) ;
La société apparaît dans une structure bipolaire avec un antagonisme de classes. On pourra définir les classes sociales comme :
Un regroupement d’individus qui ont une identité de position vis-à-vis des moyens de production (relation dominant / dominé) ;
Une prise de conscience de classe : les individus sentent qu’ils ont les mêmes intérêts parce qu’ils présentent les mêmes conditions objectives de vie ;
La lutte des classes : la prise de conscience de classes favorise la mobilisation collective dans la conflictualité. Cette lutte va structurer la vie des classes sociales ;
A l’approche de Marx qui perçoit la société comme l’histoire de la lutte des classes, seule capable de favoriser le changement social, Weber propose une approche plus nuancée qui associe trois visions de la structure sociale :
L’approche économique détermine la situation de classe définit comme un groupement d’individus ayant les mêmes chances d’accéder aux biens ;
La conflictualité n’est donc pas le préalable à la constitution de classes pour Weber à l’inverse de Marx ;
L’approche sociale détermine le statut social définit comme la place qu’occupe les individus dans la hiérarchie à partir de critères variées comme le prestige social ;
L’approche politique : les individus ont une position inégale au regard du pouvoir très souvent lié au positionnement dans les deux premières sphères ;
« Des individus isolés de la classe organisée » : Marx décrit ici le mécanisme qui permet de comprendre le passage d’individus isolés et en concurrence pour le travail à un groupement collectif organisé qui se mobilise dans une conflictualité dont la finalité est politique. Ayant pris conscience qu’ils ont des intérêts communs face à la bourgeoisie, ils se regroupent et constituent une classe en soi. La lutte va largement au-delà de l’appropriation de la plus value et devient politique parce qu’il existe un projet de transformation de la société. La mobilisation collective syndicale est relayée par une mobilisation collective dirigée par le Parti Communiste avant-garde du prolétariat. La finalité est de renverser le système capitaliste pour supprimer la source de l’oppression.
2 - La grève, arme principale du champ social ouvrier
Historiquement, la grève constitue le moyen privilégié d’expression de la classe ouvrière dans sa mobilisation collective. On peut noter des évolutions en deux temps :
Les 2/3 du XIXe siècle apparaissent comme l’âge d’or du capitalisme puisque la grève était interdite (1791 : loi Le Chapelier qui interdit les coalitions et les groupements professionnels) ;
A partir de la fin du XIXe siècle, deux dates vont modifier les pratiques :
1864 : la grève n’est plus un délit ;
1884 : le droit syndical est reconnu ;
Ces droits deviennent des droits constitutionnels à partir de 1946 puisqu’ils figurent dans le Préambule de la Constitution.
« La lutte des classes est ainsi au cœur de la société industrielle très conflictuelle » : la grève et le mouvement social ouvrier constitue le cœur de la conflictualité et du changement social de la fin du XIXe siècle jusqu’à la fin des Trente Glorieuses. La lutte des classes dans la société industrielle est donc très centrée autour de la sphère du travail et des conflits sociaux sont des conflits du travail moteur du changement social. On peut citer des exemples de mouvements sociaux qui ont marqué l’histoire du pays :
Les grèves de 1936 avec l’arrivée du Front Populaire qui se solde par les accords de Matignon (deux semaines de congés payés, semaine de 40 heures, mise en place des délégués du personnel dans les entreprises de plus de 10 salariés) ;
Les grèves de mai 1968 débouchent sur les accords de Grenelle (quatre semaines de congés payés, hausse du SMIG puis passage au SMIC en 1970) ;
Les grèves de 1995 contre le plan Juppé concernant la réforme des retraites et de la sécurité sociale ;
Les grèves de 2003 contre la réforme des retraites ;
Pour Dubet, sociologue contemporain, le mouvement social ouvrier est apparu comme le mouvement social central de la société industrielle à qui il attribue trois rôles principaux :
Le mouvement ouvrier a participé à l’élaboration d’une culture commune avec des idées, des règles de vie, des rituels et des pratiques propres à cette catégorie sociale. Cette culture fut renforcée par une proximité géographique issue de la présence des « banlieues rouges » ;
Le mouvement ouvrier a participé au changement social puisqu’il en a été l’acteur principal (par exemple, via la mise en place de l’Etat-Providence, l’acquisition de droits sociaux, etc.) ;
Le mouvement ouvrier fut à la base de la conflictualité qui a transformé des acteurs individuels et isolés sur le marché du travail en un acteur collectif mobilisé dans le conflit social ;
On peut donc parler d’une culture ouvrière. La notion de culture présente trois sens :
Au sens courant, c’est la culture savante (ensemble des connaissances intellectuelles, artistiques, etc.) ;
Au sens anthropologique, c’est l’ensemble des manières de penser, d’agir, de traditions, de rituels propres à un groupement humain ;
Au sens sociologique, elle désigne les caractéristiques socioculturelles d’un groupe social donné ;
La culture ouvrière peut être caractérisée par les points suivants :
Des valeurs c'est-à-dire des idéaux comme le groupe, la solidarité, la famille, etc. ;
Des pratiques culturelles comme la télévision, le bricolage, le jardinage, les sports collectifs, les jeux de hasard (loto, PMU, etc.) les cartes, le bistrot, etc. ;
Il existait des quartiers spécifiques appelés « banlieues rouges » qui favorisaient la socialisation ouvrière ;
Le mouvement social ouvrier avait pour finalité la lutte autour de l’appropriation de la plus value dirigeait contre la bourgeoisie qui apparaissait comme leur adversaire de classe.
La conflictualité était donc centrée sur le travail avec remise en question de l’organisation tayloriste et fordiste (crise sociale des années 50 et 70).
3 - Le rôle et l'objet du conflit social
Le conflit social est présenté come l’affrontement entre deux groupes sociaux opposées par leurs intérêts ou leurs idées. Le conflit social présente plusieurs avantages :
Il permet de réduire les tensions puisqu’il y a une fonction stabilisatrice aux divergences de s’exprimer (cela peut limiter les frustrations et les risques d’insurrections) ;
Il favorise le changement social parce qu’il permet à de nouvelles idées d’émerger et à de nouveaux mouvements de se construire (par exemple, le mouvement des SDF en décembre dernier a favorisé l’adoption de la loi du droit opposable au logement, droit théorique et virtuel qui est offert aux citoyens qui peuvent se retourner contre les administrations publiques en les attaquant pour les forcer à construire en logements) ;
Historiquement, la classe ouvrière a donc utilisé le conflit comme moyen d’expression, de revendication et d’émancipation.
Ces conflits peuvent porter sur plusieurs points : les salaires, les conditions de travail, l’emploi, les horaires de travail, les droits syndicaux ou sociaux, etc.
Les moyens utilisés sont classiques dans le conflit : pétitions, occupations de locaux, grèves, manifestations, etc.
Les conflits impliquent une certaine organisation :
Pour coordonner l’ensemble des manifestants ;
Pour mobiliser sur mots d’ordres fédérateurs ;
Pour discuter et négocier en étant représentatif du mouvement ;
La manière dont on encadre le mouvement passe :
De manière classique par les syndicats ;
Plus récemment par les coordinations qui représentent un corps de métier spécifique (les infirmières, les étudiants, les agriculteurs, etc.) ;
Tous ces changements législatifs et les mutations sociales contemporaines posent le problème d’un certain tassement des conflits sociaux traditionnels et donc d’une remise en question du mouvement social de la société industrielle.
B - Institutionnalisation des conflits et des syndicats
1 - L'institutionnalisation des syndicats
Le syndicalisme est apparu comme une nécessité du capitalisme. Après la loi Le Chapelier de 1791 qui interdit les corporations et les regroupements, le droit de grève et les droits des syndicats sont enfin reconnus (1864-1884).
Cette reconnaissance est jugée vitale pour réguler le capitalisme face à la montée des idées marxistes. Cette théorie est jugée dangereuse et subversive pour la bourgeoise au pouvoir parce qu’il y a un risque qu’une classe qui se constitue propose un projet politique dont les intérêts sont antagonistes au capitalisme (classe pour soi, classe en soi et destruction du capitalisme).
On peut retenir quelques dates de cette institutionnalisation, c'est-à-dire de cette officialisation du rôle des syndicats. Ceux-ci apparaissent alors comme des instances de socialisation qui participent alors à la régulation de la société, en maintenant son unité dans le changement social :
1895 : création de la CGT (Bernard Thibault) ;
1919 : création de la CFTC (Confédération des Travailleurs Chrétiens) ;
1944 : création de la CGC (Confédération Générale des Cadres) ;
1948 : création de la CGT-FO (Force ouvrière) ;
1964 : création de la CFDT (Confédération Française Démocratique des Travailleurs) ;
L’institutionnalisation des syndicats les a progressivement éloigné de la base ce qui constitue un paradoxe au moment où leurs missions n’ont jamais été aussi étendu : les représentants syndicaux sont de plus en plus présents dans les instances paritaires (sécurité sociale, chômage, comité d’entreprises, commissions diverses). Leurs fonctions de gestion du système capitaliste se sont intensifiées et les militants syndicaux deviendront des professionnels du syndicalisme en participant à une gestion bureaucratique du système. Il y a donc un conflit de rôle entre culture gestionnaire et culture contestatrice. Ils en perdent alors de la crédibilité et de la légitimité au regard des autres salariés qui se détournent du syndicalisme.
2 - Institutionnalisation des conflits
L’institutionnalisation du conflit traduit des changements importants intervenant pendant les Trente Glorieuses.
La classe ouvrière s’est transformée : une partie s’est moyennisée.
L’Etat-Providence s’est développée par le mécanisme de la redistribution (fiscalité + prestations sociales). Celle-ci a permis une progression du revenu des classes populaires, le passage à la consommation de masse et la réduction des inégalités.
Par ailleurs, les syndicats, en encadrant le conflit social (en le socialisant) et en portant les revendications ont permis une évolution des droits sociaux : ainsi les conventions collectives, les congés payés, la réduction du temps de travail, l’avancement de l’âge de la retraite ou la protection des salariés par les droits du travail favorisent-ils le changement social. Toutes ces avancées se traduisent alors par des lois nouvelles : on parle d’institutionnalisation des conflits puisqu’ils se traduisent par des règles formelles encadrant et modifiant la vie des individus. A mesure que toutes les revendications sont satisfaites, le conflit est amené à se réduire.
C - La remise en cause des identités professionnelles
1 - Le déclin de la classe ouvrière ?
2 - Le déclin des conflits et des syndicats
Les conflits du travail apparaissent dans une société quand les intérêts en présence sont opposés et qu’un compromis semble lointain. Ils prennent la forme de grèves, de pétitions, de manifestations, d’occupations de locaux, etc.
En France, les conflits naissent plus facilement dans les grandes entreprises notamment appartenant au secteur public ou alors dans les entreprises ayant des représentants syndicaux.
Aujourd’hui, les grèves :
Sont plus localisées en se focalisant beaucoup moins sur des mots d’ordres nationaux ;
Répondent de plus à des organisations informelles (rôle accru des coordinations et déclin des syndicats) ;
Sont plus centrées sur des sujets autre que le seul travail d’où le sentiment de l’émergence de Nouveaux Mouvements Sociaux (droit au logement, la lutte contre le libéralisme et l’altermondialisme, problèmes environnementaux, respect du droit des minorités sexuelles…) ;
Les conflits centrés sur le travail sont en fort recul puisque les JINT (Journées Individuelles Non Travaillées) ont baissé fortement depuis la fin des années 70 (entre 500 000 et 1 million de JINT, hors secteur public).
Dans ce total de JINT, la part du secteur public est prépondérante en représentant les 2/3 et en forte progression depuis 20 ans (en part et non en nombre) ce qui traduit le très fort recul des grèves dans le secteur privé (depuis une trentaine d’années le nombre de JINT a baissé des ¾). Seules quelques années récentes restent exceptionnelles (1995 et 2003 pour les réformes de la sécurité sociale et des retraites avec des mots d’ordres nationaux particulièrement suivies dans le secteur public).
On constate également une forte baisse du taux de syndicalisation (. Le taux est passé de 25 % en 1975 à 8 % aujourd’hui (y compris avec les fonctionnaires).
Dans le privé, ce taux est de 3 %.
La France est le pays où le taux de syndicalisation est le plus faible, les pays de l’Europe du Nord connaissant eux des taux bien plus élevés.
Ce désintérêt pour l’engagement collectif se traduit aussi par une forte progression de l’abstention lors des élections professionnelles ou prudhommales (+ 60 %).
On peut dresser l’inventaire de tous les facteurs explicatifs permettant de comprendre déclins des conflits du travail et déclins de la présence syndicale.
Concernant les déclins du conflit du travail :
La crise économique, en faisant exploser le chômage a limité fortement les revendications, chacun ayant le sentiment dans le secteur privé que la précarité se généralise et peut frapper à tout moment notamment les salariés au bas de la hiérarchie (ceux aussi qui étaient les plus syndiqués) ;
La précarisation du travail renforce ce sentiment en diminuant le collectif de travail en imposant des nouvelles formes d’emplois atypiques mais aussi une individualisation des salaires et des contrats ;
L’affaiblissement de la représentation syndicale notamment dans les petites entreprises, très majoritaires en France, limite les possibilités d’actions collectives, la propension à s’organiser ou à négocier. De fait, il y a en France, un fort asyndicalisme dans les PME ;
L’affaiblissement et la fracture de la classe ouvrière (une partie s’est moyennisée, l’autre s’est paupérisée) lamine les identités collectives et le modèle de l’ouvrier masculin travaillant dans le secondaire. La disparition de bastions industriels (Nord et Est) limite la culture de conflictualité alors que l’émergence du secteur tertiaire et de la féminisation du travail n’ont pas permis de donner un souffle nouveau au mouvement collectif.
Les lois Auroux de 1982, en imposant une négociation collective annuelle dans l’entreprise ont limité le recours au conflit comme moyen de résoudre les différents ;
Enfin, les syndicats français par leur passé politisé sont victimes du recul des idéologies, de la disparition du modèle soviétique et du déclin du Parti Communiste. Ils ont donc beaucoup moins d’influence sur les grèves ;
Concernant le déclin des syndicats, l’institutionnalisation des syndicats peut les éloigner de la base militante et les transforme en structures de gestion du modèle libéral d’où un risque de conflit entre deux logiques (logique contestatrice et logique gestionnaire). Les syndicats y perdent alors de leur crédibilité et de leur légitimité aux yeux de leurs adhérents. L’affaiblissement au Parti Communiste limite l’influence des projets mobilisateurs de lutte sociale d’autant que les grands bastions industriels (en particulier ceux de la CGT) sont en déclin prononcés :
Les nouveaux salariés (jeunes, femmes, immigrés) sont traditionnellement moins syndiqués notamment dans le cadre des PME de la tertiarisation ;
Il y aussi une remise en cause des instances de socialisation collective comme les partis et les syndicats et recentrage sur une mobilisation plus individuelle de proximité et de cout terme ;
Le pouvoir de négociation s’est déplacé au niveau national centralisé vers l’entreprise dans une logique de localisation des conflits et d’individualisation contractuelle. La fonction des syndicats qui visait à fédérer les salariés par des mots d’ordres simples et unificateurs s’en trouve amoindrie ;
Le chômage et la précarité font pression sur les salariés qui ont de plus en plus de mal à s’engager collectivement en adhérant aux syndicats. Par ailleurs, la flexibilité accrue par l’externalisation des tâches ou par la flexibilité quantitative externe limite l’intégration des salariés au collectif de travail et les met en concurrence d’où une moindre mobilisation collective dans les syndicats ;
La progression du nombre de diplômés, la hausse de la qualification de la main-d’œuvre associée à l’individualisation de la gestion de la main-d’œuvre limite fortement les revendications collectives dans le cadre syndical ;
La baisse du sentiment de classe et l’aspiration à la moyennisation limite le passage d’une classe en soi à une classe pour soi avec un projet mobilisateur de transformations sociales ;
La progression des coordinations de métiers (agriculteurs, infirmiers, étudiants, etc.) contestent très fortement le rôle des syndicats. Les mobilisations sont donc sporadiques c'est-à-dire limitées dans le temps aux conflits en cours et centrées sur la défense du métier ;
D - Analyse des déterminants de l'action collective
1 - L'approche utilitariste
Mancur Olson analyse les ressorts de l’action collective (action intentionnelle d’un ou plusieurs groupes dont la finalité est la satisfaction d’intérêts particuliers ou généraux) en s’inscrivant dans une approche individualiste, utilitariste et rationnelle. Il critique l’approche marxiste selon laquelle l’individu aurait la même rationalité que le groupe en se mobilisant pour obtenir un avantage dont tous pourraient profiter, quelle que soit leur mobilisation. Ils n’ont donc pas intérêt à se mobiliser mais au contraire à laisser les autres le faire pour eux (stratégie de passager clandestin ou du profiteur). L’individu est donc perçu ici comme un être rationnel établissant une comparaison coût – avantage dans sa mobilisation. Ainsi, si tous les individus sont rationnels, l’action collective n’a pas lieu. Comment expliquer alors ce paradoxe puisque des actions collectives ont quand même lieu.
Le document suivant y répond en montrant qu’il existe des incitations sélectives pour pousser à cette mobilisation :
Des récompenses matérielles (voiture, voyages, logement …) ou honorifiques et symboliques (légion d’honneur, invitations, appartenance à un club fermé …) ;
Des sanctions (pénalités, mise à l’écart, exclusion officielle, retrait d’attribution …) ;
2 - Facteurs culturels et institutionnels
Le premier document analyse les facteurs culturels et institutionnels expliquant la mobilisation collective à partir de l’analyse d’Oberschall et de la mobilisation des ressources. L’individu fait un calcul des avantages et des stratégies les plus adaptées à la réussite de l’entreprise contestataire. Un groupe sont les ressources sont faibles n’a pas intérêt à se lancer dans la contestation car le coût parait trop élevé par rapport aux éventuels succès. Un groupe fortement doté en ressources d’influence (patronat, tabac bref les lobbies) aura tout intérêt à se mobiliser car les résultats sont prévisibles et clairement attendus.
Celui établit ainsi une typologie des modèles de mobilisation possible. Oberschall part du même postulat qu’Olson (rationalité de l’action collective et importance du calcul coût-bénéfice). Cependant, sa théorie introduit des éléments politiques et structurels qui sont étrangers à celle d’Olson.
Propositions d’Oberschall :
Toute collectivité est exposée aux conflits et susceptible d’action collective, qu’elle soit traditionnelle ou moderne.
La mobilisation est plus probable et plus facile quand il existe des premières formes de solidarité (réseaux de communication, leadership, culture de participation…).
La mobilisation dépend de deux types de liens :
1. Liens horizontaux (à l’intérieur des collectivités)
Ces liens relient les individus à leur groupe. Ils peuvent exister dans les sociétés traditionnelles (les liens horizontaux sont alors de type communautaire) ; ou modernes (les liens horizontaux sont alors de type associatif).
Pour qu’il y ait action collective, l’existence des liens horizontaux compte davantage que le type des liens horizontaux (communautaire ou associatif).
2. Liens verticaux (entre les collectivités)
Ces liens relient notamment le centre (groupe de référence) et les périphéries.
Une société est segmentée quand il y a ségrégation, c'est-à-dire peu ou absence de liens verticaux (le centre « ignore » les périphéries, ne remplit pas ses fonctions, pas d’accès au centre pour les élites périphériques, etc.).
Une société est intégrée quand la situation est inversée : il y a communication entre le centre et les périphéries et possibilité de mobilité pour les élites périphériques.
De façon générale, la segmentation favorise l’action collective ainsi que la cohésion interne du groupe et le degré d’organisation.
Les mouvements peuvent être violents quand le groupe a le sentiment que l’attention qui est porté à ses problèmes est dérisoire. Il n’y a donc pas de groupe violent par nature mais des situations où la violence serait la seule ressource disponible. Ainsi, les situations E peuvent être de courtes durées mais violentes et répondre à l’attente d’entrepreneurs de conflictualité capables de manipuler des groupes peu organisés et influençables.
De même, Hirschman analyse les comportements individuels possibles face à un mécontentement. L’individu a ainsi le choix entre :
L’exit : c'est-à-dire la défection ;
La voice : (l’action collective) ;
La loyalty : (la loyauté) en attendant une amélioration de la situation ;
La période actuelle renforcerait par la peur du chômage et de la précarité, l’attitude d’exit.
3 - L'action collective, vecteur du changement social
Le document évoque les évènements de mai 68 pour analyser le rôle du mouvement social défini comme un ensemble d’actions, de conduite et d’orientation mettant partiellement ou globalement en cause l’ordre social en cherchant à le transformer.
Ce mouvement associe des acteurs classiques comme les ouvriers et des catégories émergentes comme les étudiants, les jeunes cols blancs. Il s’appuie sur des valeurs de participation démocratique, de libéralisme culturel avec remise en question de l’autorité et d’avènement du rôle nouveau des médias.
Un mouvement social permet ainsi :
D’étendre le champ de la participation politique en ne la réduisant pas au seul niveau de la participation électorale ;
De stigmatiser un problème que la puissance publique peut ensuite essayer de résoudre (exemple des conflits en banlieue, des manifestations anti-OGM, des SDF …) ;
De favoriser la construction identitaire et la socialisation de groupes ou d’individus en créant des solidarités, en permettant l’émergence d’aspirations susceptibles de favoriser le changement social (par exemple, le coming out homosexuel) ;
II - Diversification des objets et formes de l'action collective
A - Emergence de nouveaux mouvements sociaux (NMS)
1 - ... qui traduisent une société évolutive
La mobilisation collective implique qu’un groupe d’individus mettent en œuvre des ressources, un projet, une organisation pour un objectif particulier ; elle devient un mouvement social quand elle revendique une modification ou un bouleversement de l’ordre social :
En contestant une décision ou en dénonçant un acquis menacé (mobilisation défensive) ;
En revendiquant un droit (mobilisation offensive) ;
Un mouvement social implique donc l’action concertée d’individus agissant pour une cause c'est-à-dire l’action d’individus ayant conscience d’agir ensemble dans un but commun. Le mouvement social s’inscrit donc dans le registre des mouvements d’expression politique qui ne s’arrête pas à ses formes « traditionnelles » (élections et représentations parlementaires).
Les acteurs, conscients de posséder en commun certaines valeurs ou normes à défendre, s’organisent et mobilisent tout ce qui leur parait être utile pour la cause à laquelle ils tiennent. Cela contribue à un sentiment collectif qui construit leur identité, leur vécu. S'il y a conflit, il y a nécessairement affirmation du sentiment d'une différence avec autrui; et donc, normalement, cela se répercute dans le fonctionnement interne du groupe, en développant l'esprit de corps, le sentiment du nous collectif, autrement dit le sentiment de l'identité du groupe. Ainsi, certains conflits sont essentiellement d'ordre expressif, sans autre objectif ni autre fonction que ranimer l'identité des groupes qui entrent en conflit.
La période contemporaine nous montre une rupture qui se serait opérée entre anciens et nouveaux mouvement sociaux. Il oppose le monde du travail, de l’entreprise, du syndicat caractéristique des anciens mouvements sociaux au monde extérieur de la sphère privée, civile, associative, recouvrant l’ensemble des activités non institutionnelles.
Au niveau du travail, nous savons qu’il y a eu une institutionnalisation des conflits qui a permis de légiférer c'est-à-dire d’introduire les revendications dans un cadre légal en les transformant en acquis sociaux, en conventions collectives, en règles du droit du travail. Tout ceci a largement encadré et progressivement atténué les conflits. Ces évolutions permettaient ainsi de fixer les droits et les devoirs de chacun au sein de la relation contractuelle.
On peut alors dresser un tableau permettant de comparer anciens et nouveaux mouvements sociaux (NMS).
Anciens mouvements
Nouveaux mouvements
Espace des luttes réduit au monde du travail
Espace des luttes = tout espace public au-delà du travail
Idéologie forte : rejette le droit le droit bourgeois. Défense du contrat de travail. Contrat central. Agir sur le droit du travail (protection sociale, représentation des travailleurs)
Agir sur les règles du droit, moins idéologique et plus pragmatique
Droits du groupe
Droits des invididus
Lutte radicale pour renverser l'ordre ancien
Recours aux principes éthiques
Défense des valeurs du groupe (exemple : la solidarité syndicale)
Recherche de nouvelles valeurs et normes (lutte pour améliorer les conditions de détention)
2 - ... et entraînent une modification du conflit central
Le document 4 présente une chronologie et synthèse des NMS par grandes tendances. Ils présentent des caractéristiques communes :
Puisqu’ils émergent à la fin des années 70 et dans les années 80 ;
Défendent des identités spécifiques (homosexuels, sans papiers, femmes …) ;
Dénoncent des injustices ;
Font appel à l’opinion publique et organisent des mouvements de masse ;
Veulent agir en aval sur le législateur pour obtenir la promulgation de lois ;
Pour chacun de ces mouvements, on peut ainsi mettre en parallèle :
Les raisons qui ont motivé l’action collective ;
Les principaux résultats obtenus ;
Mouvements des femmes
Mal logés, chômeurs
Etrangers sans papiers
Homosexuels
Reconnaissance des droits propres aux femmes ;
Procréation ;
Sexualité ;
Reconnaissance du droit à des conditions de vie décentes ;
Lutte contre l'exclusion sociale ;
Reconnaissance des droits de résident ;
Régularisation de situations intolérables (salaires, logements, etc.) ;
Reconnaissance des mêmes droits que ceux accordés aux hétérosexuels ;
Lutter contre le SIDA ;
Egalité des droits
Changer les règles du droit privé
Accéder à la citoyenneté commune
Rendre normale la condition sexuelle différente
Résultats
Résultats
Résultats
Résultats
Les lois sur la contraception, l'avortement ;
Lois sur le vote des femmes ;
Loi sur la parité ;
Plus difficile, car la population est mouvante
RMI ;
Loi sur la CMU ;
Encore plus difficile pour les étrangers hors CEE
Régularisation massive après les élections présidentielles de 1981 ;
Plus récents
La visibilité accrue (y compris dans le milieu professionnel et politique) ;
Le PACS ;
Le doc 14 approfondit les exemples de NMS :
En y ajoutant les mouvements régionalistes ou écologistes, les mouvements beurs, les associations de consommateurs, les mouvements étudiants ;
Avec les thématiques et valeurs défendues ;
Et en recensant les nouvelles formes d’actions associées (badges, pétitions, utilisation des médias, concerts, rôle des stars, actions commandos …) ;
L’apparition de ces NMS nous amène à nous poser la question de l’existence ou non d’un mouvement central structurant la société actuelle comme c’était le cas de la société industrielle avec le mouvement ouvrier. Celui-ci était central dans la logique marxiste de l’opposition de classes entre dominants et dominés à travers les conflits du travail. Le caractère « central » supposait que toute défense d’intérêt particulier devait s’inscrire dans ce mouvement.
Pour Dubet, dans la société post-industrielle actuelle, cette société « change et s’auto-produit » ce qui implique que les acteurs construisent et veulent influencer la société à laquelle ils appartiennent. Les conflits centrés autour du travail ont certes décliné, le mouvement ouvrier a certes fortement cédé sa place sur le terrain des revendications mais la société reste marquée par un fort maintien des actions collectives qui semblent supplanter les revendications classiques même si rien ne semble les lier entre elles puisque ne reflétant plus de conflits de classes sociales.
Touraine contredit ce constat mais est plus radical en montrant que dans la société programmée, dans laquelle le contrôle de l’information et du sens que prend la société est vital (ce qu’il appelle l’historicité), le conflit central est aujourd’hui marqué par :
La lutte contre le triomphe du marché et des techniques ;
La lutte contre le pouvoir autoritaire et centralisateur ;
Le document 16 montre aussi que le conflit est moins structuré par des déterminismes comme il le fut dans la société industrielle avec le poids de la classe sociale, de la religion ou de la géographie. Les mobilisations sont de courte durée puisque l’engagement dans des groupes intermédiaires généraux (syndicats, partis, associations de parents d’élèves) décline alors que les mobilisations dans des engagements humanitaires, associatifs de loisirs ou de protection de l’environnement progressent.
En chiffrant le volume des actions, ce document montre aussi que la conflictualité est plus forte aujourd’hui.
Le manifestant type est plutôt de gauche, (même s’il y a une forte progression des thématiques ayant mobilisé les électeurs de droite), cadre, plutôt athée, plutôt diplômé et ayant des revenus.
Le non manifestant est plutôt ouvrier, avec peu de revenu, ou femme inactive ou plutôt catholique pratiquant régulier.
B - Caractéristiques et limites des NMS
1 - Les acteurs
Le mouvement social implique une mobilisation intentionnelle ayant des effets sur le réel, à partir de la désignation d’un adversaire (employeur, administration, pouvoir politique …). Les acteurs revendiquent souvent un nouvel ordre de vie c'est-à-dire un changement affectant leur situation ou une résistance à un changement imposé.
Ces mobilisations peuvent :
Se centrer sur des enjeux très localisés (les NIMBY, les Not In My Back Yard) comme le refus d’une usine, d’une autoroute, d’une rocade …) :
Se centrer sur des revendications « universelles » comme la lutte anti OGM, la lutte contre les mal logés, l’égalité sexuelle, entre hommes et femmes, la reconnaissance de la liberté de choix des partenaires sexuels, les spécificités régionales, etc. ;
Ainsi le document 6 montre le changement dans les thématiques centrales concernant ces mouvements avec les revendications féministes dans les années 60/70 au rôle des identités sexuelles et personnelles depuis la fin des années 80 et le début des années 90.
Ces mouvements « d’exclus culturels » sont caractérisés par les points suivants :
Il y a alors recherche de reconnaissance et de visibilité ;
Déplacement de la frontière entre vie privée et vie publique puisque des thématiques relevant du privé (l’homosexualité) sont insérées dans le champ public ;
Il n’y a pas d’adversaire social précis ;
Un fort engagement des milieux intellectuels ;
Une forte dimension culturelle et politique ;
Remise en cause de la gestion étatique et politique ;
Pour un exemple concret des revendications de visibilité de l’engagement homosexuel, voir le document 7.
Le document 8 aborde par contre le cas des mouvements centrés sur les « exclus sociaux ». Les militants essaient de faire prendre conscience aux exclus ou victimes de paupérisation progressive de se remobiliser dans l’action alors que ceux-ci ont progressivement perdu pied en se dévalorisant et se rendant responsables de leur situation. Ils doivent ainsi prendre conscience qu’ils peuvent avoir une influence sur leur environnement en réaffirmant une identité positive.
On peut recenser les caractéristiques de ces «exclus sociaux » :
Extrême atomisation des individus en situation de souffrance sociale
Fort sentiment d'auto-dévalorisation et d'impuissance
Sentiment de pouvoir changer quelque chose
Réappropriation d'un rôle social
Recherche d'adversaires
Lutter contre le sentiment de solitude
Déculpabilisation et reconquête d'une dignité
Le document 9 évoque la capacité des acteurs de ces NMS à générer de l’action à parlant d’entrepreneurs de mouvements sociaux. Ceux-ci doivent s’efforcer de créer une dynamique autour de leur cause en la popularisant c'est-à-dire à la faisant pénétrer dans le champ médiatique capable de toucher l’opinion publique et donc ensuite la représentation politique. Ainsi, le représentant (le militant associatif qui s’est emparé du problème) précède-t-il l’acteur (celui qui est victime du problème décrié) ou crée-t-il lui-même l’identité de cet acteur dans l’action. Le représenté est antérieur à l’action mais ayant une faible connaissance des institutions, il ne se mobilise pas. Il s’agirait alors de créer un mouvement à partir de causes « disponibles ». La stratégie a donc pour objectif « d’officialiser » un problème en le faisant entrer dans le champ du médiatique.
On peut résumer dans le tableau suivant, les modalités d’actions des anciens et des nouveaux mouvements :
Les modalités d'action des anciens
et des nouveaux mouvements
Les conflits apparaissent lors de la mobilisation d'un acteur social ;
La force de cet acteur et sa capacité de mobilisation sont déterminantes pour la réussite ;
Relais par les acteurs institutionnels et politiques (notamment les syndicats et les partis) ;
Les acteurs institutionnels sont et doivent rester les représentants des acteurs sociaux ;
Les acteurs institutionnels ont la capacité de généraliser le conflit, de mobiliser l'opinion publique pour accroître la force de mobilisation ;
Les militants associatifs s'emparent d'un problème
Ils cherchent à produire de l'action ;
Les acteurs sont faibles, peu mobilisables et ne bénéficient pas d'une reconnaissance institutionnelle ;
L'espace médiatique sert de caisse de résonance ;
Le conflit est traité par le système politique sous la pression directe moins de l'acteur social que de l'opinion publique ;
2 - Les enjeux
Ce document évoque l’analyse de Ronald Inglehart concernant le changement qui s’est opéré à partir des années 70 dans les valeurs centrales de la société. Celui évoque le post matérialisme pour rendre compte du basculement des idéaux de la société d’une préoccupation centrée sur les valeurs matérielles c'est-à-dire quantitative vers les valeurs post-matérialistes c'est-à-dire qualitative (voir tableau et complément dans le doc 18).
Ce passage s’explique par le fait qu’une fois que les valeurs matérialistes ont été assouvies avec la croissance et le progrès économique, l’éducation et la paix, l’homme tourne ses besoins vers des éléments non matériels (comme nous le rappelle la Loi d’Engel).
Ces valeurs émergeraient d’une strate moyenne constituée des fonctionnaires et de ceux dont le revenu est supérieur à la masse des classes populaires. Ces nouvelles valeurs en valorisant l’épanouissement individuel expliqueraient le basculement vers ces NMS aux nouveaux enjeux qui correspondent aux nouvelles valeurs.
Le document 11 montre que selon Dahrendorf, la détention de l’autorité qui met en avant la maîtrise du capital culturel symbolise les cibles auxquels se heurtent les militants des NMS puisque ces détenteurs (hommes politiques, haute administration) détiennent le pouvoir d’influencer le réel des citoyens.
Le document 12 évoque le concept d’historicité développé par Touraine. L’historicité décrit la capacité des individus à diriger la société dans laquelle ils vivent, à y imprimer un sens, à y modifier les règles en fonction des aspirations qui les tiennent à cœur.
Valeurs matérialistes
Valeurs post-matérialistes
Les revendications liées à des éléments quantitatifs: le revenu, la retraite, les prix, la technique, le progrès économique...
Les revendications liées à des éléments qualitatifs: des congés, les loisirs, la culture, la nature...
Le contrôle de l’historicité met en avant 3 principes :
D’identité qui montre qu’un acteur présente une spécificité qui lui est propre et qu’il entend défendre à partir de la revendication et de l’action dans la conflictualité ;
D’opposition qui montre que l’acteur se construit contre un adversaire identifié (les administrations et les énarques, le patronat, le libéralisme, les racistes …) ;
De totalité qui montre que l’acteur présente un contre projet alternatif prônant le changement social ;
Ainsi, le mouvement féministe s’inscrit-il dans cette volonté de maîtriser l’historicité puisque les acteurs prônent un modèle de société qui veut rompre avec les représentations culturelles traditionnelles et la domination masculine. L’historicité s’en trouve modifiée puisque le sens, les rapports sociaux intervenant entre les individus s’en sont trouvés bouleversés.
L’approche de Touraine est compatible avec les deux qui précèdent puisque la maîtrise de l’historicité s’appuie sur la présence de valeurs qualitatives caractéristiques de la société post-industrielle à partir d’une contestation et d’une volonté de se réapproprier l’autorité.
3 - Les modalités d'action : mobiliser l'opinion publique et influencer la prise de décision politique
Les NMS répondent à une logique de médiatisation imparable. Il y a un souci de la mise en scène comme de nombreux exemples le démontrent (act up, la gay pride ….). Il faut être vu par le plus grand nombre de spectateurs, sur le sol national ou dans le monde quand l’enjeu dépasse les frontières, les slogans s’adressant aux journalistes. Il faut ainsi être vu mais surtout « bien vu », c’est à dire passer aux bonnes heures d’écoute, susciter la sympathie de l’opinion publique, trouver des actions spectaculaires, mettre en avant des personnalités connues, utiliser les réseaux relationnels journalistiques……
Il s’agit d’identifier clairement les adversaires en simplifiant les oppositions, en se posant comme les défenseurs de victimes que l’on expose (handicapés, minorités sexuelles ou ethniques, exclus …).
Les défenseurs sont des personnes non concernés par la situation des victimes, en général des militants de gauche, en gagés dans le tissu associatif, qui apparaissent comme des entrepreneurs de mouvement social, des militants professionnels.
Il y aussi le rôle nouveau des personnalités comme les intellectuels, les philosophes, scientifiques, stars du cinéma, de la musique…
Les NMS font appel à l’opinion publique et joue sur la passion plus que sur la raison d’où un risque de dérives populistes. L’institutionnalisation des NMS peut les intégrer dans le champ de la négociation comme l’évoque le document 19 avec les comités de chômeurs mais le risque est l’affaiblissement du caractère revendicatif comme les syndicats.
Le rôle des instituts de sondage est aussi mis en avant comme forme d’expression de l’opinion publique et d’expertise.
Il y a aussi la mise en place de contre mouvements comme CPNT (Chasse Pêche Nature et Tradition) face aux écologistes ou le groupe Pro life contre les pratiques d’avortement.
Les NMS ne sont pas des groupes d’intérêt (ou lobbies) car ces groupes sont du coté du pouvoir mais non en opposition et ils essaient de faire valoir leurs avantages par une action directe.
Les cadres de l’action collective sont donc modifiés par ces NMS dans les modalités de l’action, les lieux choisis qui doivent avoir une symbolique de nature à renforcer la mobilisation des acteurs. Il faut aussi délimiter et identifier l’adversaire (eux) et les partenaires (nous), adopter une stratégie de visibilité et des thématiques lisibles pour l’opinion.
4 - NMS et changement social
Le document 19 présente 3 mouvements (féministe, écologiste et homosexuel) en confrontant les enjeux initiaux et les réalisations :
Il semble que le mouvement féministe ait obtenu des modifications législatives importantes synonyme de changement social, même si l’égalité formelle au niveau professionnel ne l’est pas en réalité ;
De même le mouvement homosexuel par la médiatisation du combat, par la dépénalisation de l’homosexualité en 1982 et l’adoption du PACS en 1999 a obtenu des avancées significatives. La tolérance sociale à son égard étant de plus en plus forte, signe d’un changement social ;
Le mouvement écologiste, largement institutionnalisé avec la création du parti vert et la participation au gouvernement entre 97 et 2002, semble plus en décalage entre objectifs et réalisation même si la préoccupation s’est généralisée. Elle se heurte cependant souvent aux intérêts financiers ;
Le document 20 montre que le conflit a produit du changement social, ce fut le cas des luttes ouvrières qui, avec l’institutionnalisation des conflits, engendrèrent des modifications législatives favorables aux classes populaires.
Aujourd’hui, les nouvelles formes de conflictualité, à travers les NMS (femmes, immigrés, droits de l’homme, minorités sexuelles, mouvements régionalistes, altermondialisme, ….) ont aussi permis un travail de production de normes qui modifient peu à peu les comportements. Il est aussi un produit du changement social car, à travers les nouvelles normes et valeurs qu’il a su insuffler dans la société, il est à l’origine de nouvelles mobilisations issues de cette production des règles et d’idéaux.
Comme nous l’avions déjà vu, la deuxième partie du document oppose Dubet à Touraine puisque pour le premier, il n’y a plus de conflit central capable de structurer la société comme dans la société industrielle, avec le mouvement ouvrier. Pour lui, les conflits apparaissent variés, éclatés, dominés par des minorités actives sur des problèmes de cultures et d’identité. Nous avions vu que Touraine estimait au contraire que la lutte contre le libéralisme et ses injustices pouvait structurer la société actuelle.
Le concept de NMS est remis en cause par M. Wieiviorka disciple de Touraine car il y a réinterprétation des 3 critères permettant de définir un mouvement social (totalité, identité, opposition) :
Parce que les mouvements des années 60/70 se sont essoufflés sans avoir définitivement modifié la société ;
Parce qu’il y a disparition d’un adversaire clairement identifié, l’autorité étant de plus en plus difficile à saisir dans un cadre de plus en plus mondialisé ;
Touraine estime que l’expression mouvement social a été galvaudée car trop utilisée parles journalistes. Il préfère aujourd’hui parler de mouvement sociétal pour bien se démarquer et montrer que l’objectif est le changement social et la libération du sujet. Ainsi, le sujet, est perçu comme « la volonté d’un individu d’agir et d’être reconnu comme acteur ».
Par ailleurs, la thèse de la nouveauté est décriée dans le document 15 en référence à des exemples historiques. Les valeurs des NMS sont des valeurs humanistes qui ont toujours existé depuis la renaissance.