Dans l'ensemble des démocraties, l'égalité est une valeur qui oriente nombre de combats et d'actions politiques.
L'avènement de la classe moyenne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale semblait le symbole d'une réduction des inégalités et un aboutissement de la lutte pour l'égalité. Toutefois, le bilan que l'on peut dresser aujourd'hui sur l'état des inégalités est contrasté. Depuis vingt-cinq ans, la crise économique a fait naître de nouvelles inégalités au sein d'une société de moins en moins homogène.
La stratification sociale décrit l’ensemble des différenciations sociales qui dépendent des inégalités de richesses, de savoir, de prestige, d’accès aux positions de pouvoir. Celles-ci façonnent et cloisonnent ainsi la société en groupes, de droit ou de fait. Dans l’histoire, les ordres sous l’ancien régime, les castes en Inde ou les classes sociales dans la société industrielle constituent des exemples de stratification sociale.
Il convient alors de détailler les diverses approches existantes dans la sociologie traditionnelle ou contemporaine pour appréhender la variété des approches sur cette question. Par la suite, l’analyse se centrera sur le caractère multidimensionnel des inégalités et leurs évolutions sur le long terme.
A - Des approches diverses
Marx (1818-1883) adopte ainsi une vision bipolaire de la société et pense la société comme une opposition irréductible de deux classes antagonistes, prolétaires et bourgeois. Les premiers sont dépossédés des moyens de production et n’ont que leur force de travail à vendre sur le marché. Les seconds possèdent le capital et achètent la force de travail. Ils organisent la production et le travail dans un rapport de domination puisqu’il y a présence de l’armée de réserve industrielle (le chômage) qui fait pression à la baisse sur les salaires. Il existe également un rapport d’exploitation de l’homme par l’homme dans le cadre de la division du travail social puisque la bourgeoisie extorque la plus value au prolétariat (celle-ci représente la différence entre la richesse crée par le travail et ce qui leur est reversé sous forme de salaire).
Les ouvriers ont donc intérêt à se coaliser pour défendre leurs intérêts. Lorsqu’ils ont la même position au regard des moyens de production (la « classe en soi ») et qu’il y prise de conscience et mobilisation conflictuelle avec projets de société alternatifs (la « classe pour soi »), l’histoire de la société est celle de la lutte des classes qui favorise ainsi le changement social.
Marx définit alors la classe sociale comme un groupement d’individus qui :
Ont une identité de position vis-à-vis des moyens de production ;
Ont pris conscience de cette appartenance de classe à partir d’intérêts communs ;
Se mobilisent dans la conflictualité et la lutte des classes ;
Weber (1864-1920) se différencie de l’approche de Marx puisqu’il perçoit la société comme la juxtaposition de trois types de stratifications qui correspondent à trois ordres différents :
L’ordre économique, les individus qui appartiennent à la même classe ont la même chance d’accéder aux biens économiques ;
L’ordre social, les groupes statutaires regroupant des individus ayant le même prestige social ;
L’ordre politique, les individus ayant une position inégale au regard du pouvoir par le biais de leur participation aux partis politiques ;
Cette approche tridimensionnelle met ainsi en évidence l’existence de plusieurs principes de hiérarchisation. La lutte des classes est donc possible mais non obligatoire et les classes ne sont pas des communautés mais un agrégat d’individus. Il existe une forte corrélation entre les trois dimensions, une position privilégiée dans l’ordre économique impliquant souvent une position favorable dans les autres dimensions.
Dans les années 30 aux Etats-Unis, Warner (1898-1970) mis en évidence différentes strates sociales en agrégeant des individus proches par leur comportement de consommation, leur lieu d’habitation et le prestige associé à leur position sociale. Il décrit ainsi 3 « classes » (supérieure, moyenne, inférieure) découpées en 2 niveaux (supérieur, inférieur) d’où six groupes. La prépondérance de la notion de prestige rappelle ici l’approche de Weber sur le rôle du prestige statutaire dans la deuxième dimension de sa vision sociale.
Dans la société post industrielle actuelle, les sociologues montrent qu’aujourd’hui les échelles ne sont plus équivalentes. Ainsi, Bourdieu (1930-2002) va dépasser cette opposition en croisant les approches marxiste et wébériennes et démontrer les ressorts de la reproduction des clivages sociaux dans la société.
Dans de nombreux écrits, Les héritiers (1964), La reproduction (1970), La distinction (1979), il adopte une approche multidimensionnelle. La société est divisée entre dominants et dominés, cette domination étant à la fois culturelle, sociale et économique. Chaque classe est caractérisée par un habitus qui désigne des manières d'être, de penser et de faire communes à plusieurs personnes de même origine sociale, issues de l'incorporation non consciente des normes et pratiques véhiculées par le groupe d'appartenance L'habitus n'entraîne pas mécaniquement des conduites identiques mais plutôt des tendances à certaines conduites. C'est l'habitus qui explique la reproduction des rapports sociaux, à l'insu des acteurs eux-mêmes.
Pour Bourdieu, à la différence de Marx il n’existe pas un capital mais plusieurs formes de capitaux, présents dans différents champs de la société. Chaque champ se caractérise par un rapport de forces entre dominants et dominés où les agents sociaux s'affrontent pour conserver ou transformer ces rapports de forces en accumulant les différents capitaux.
Il en existe trois :
Le capital économique regroupe les revenus de la production et le patrimoine ;
Le capital culturel décrit l'ensemble des qualifications intellectuelles produites par le système scolaire et la famille. Ce capital peut être à l'état incorporé (dispositions durables du corps telles que l'aisance sociale, la tenue du corps, l'expression publique etc.), à l'état objectivé (biens culturels comme les livres ou les tableaux), à l'état institutionnalisé c'est-à-dire socialement sanctionné par des institutions (diplômes) ;
Le capital social caractérise l'ensemble des relations sociales dont dispose un individu ;
La présentation de ces trois analyses fondamentales pose question quant à la persistance ou non d’inégalités au sein de la stratification. Quelle est l’ampleur de ces différentes inégalités aujourd’hui? Comment ont-elles évolué dans le temps ?
B - Des inégalités multidimensionnelles
Les différences traduisent l’existence de caractères particuliers qui permettent de distinguer les individus les uns des autres. Les inégalités sont des différences qui traduisent un inégal accès à des ressources rares et socialement valorisées. Elles se manifestent par des avantages ou des désavantages et un positionnement dans une hiérarchie sociale.
La stratification sociale traduit la superposition de groupes sociaux présentant une certaine homogénéité c'est-à-dire une certaine proximité au niveau économique et culturel. La société hiérarchise ainsi les individus sur une échelle de prestige social à partir de leurs rôles et statuts sociaux respectifs. Le prestige social dépend de critères subjectifs et variables en fonction de l’époque et de la société.
1 - Inégalités de revenus et de patrimoine
Salaires nets mensuels pour un temps complet
En euros
En francs
Base 100 ensemble
Ensemble
1 811
11 882
100
Cadres
3 577
23 467
198
Professions intermédiaires
1 845
12 105
102
Employés
1 277
8 379
71
Ouvriers
1 326
8 695
73
Hommes
1 943
12 746
100
Cadres
3 804
24 956
196
Professions intermédiaires
1 942
12 737
100
Employés
1 339
8 784
69
Ouvriers
1 359
8 918
70
Femmes
1 561
10 239
100
Cadres
2 922
19 167
187
Professions intermédiaires
1 699
11 143
109
Employés
1 248
8 184
80
Ouvriers
1 124
7 371
72
SMIC
903
5 923
50
La concentration du patrimoine
Part du patrimoine détenu par
%
Les 3 % les plus riches
27 %
Les 5 % les plus riches
34 %
Les 10 % les plus riches
46 %
Les 25 % les plus riches
69 %
Les 50 % les plus riches*
91 %
* Les 50 % les moins riches ne possèdent donc que 9 % du patrimoine
Source : INSEE, données 2000
a - Disparités et dispersion ; moyenne et médiane
La disparité décrit l’écart qui existe entre deux catégories. On peut évoquer par exemple les disparités de salaires entre hommes et femmes (écarts intercatégoriels).
La dispersion des salaires décrit l’écart plus ou moins important qui existe à l’intérieur d’une même catégorie par rapport à la moyenne. (par exemple, la dispersion des salaires est plus forte chez les hommes que chez les femmes. Autrement dit, les écarts intra-catégoriels sont plus importants).
Le salaire médian mesure la valeur du caractère qui partage l’effectif total en deux sous-effectifs de même taille : 50 % des salariés touchent moins et 50 % touchent plus. En France, le salaire médian pour les salariés à temps complet est de 1455 € en mars 2005.
Le salaire moyen est une valeur qui mesure ce que toucherait chaque salarié si tous les salariés avaient le même revenu.
b - Décile et mesure des inégalités
Les déciles représentent les valeurs d’un caractère qui partage l’effectif total d’une série statistique en 10 groupes égaux, classés par ordre croissant (effectifs cumulés croissants). Il y a 9 déciles, D1, D2 …D9. Ainsi, dans le décile D1, 10% des individus touchent au plus, un revenu inférieur au seuil considéré et les 90% restant touchent plus. Autre exemple, dans le document 2, 50 % des individus possèdent au plus 9 % du patrimoine et les 50% restant possèdent 91 % du patrimoine total.
Le salaire médian correspond au décile D5.
L’écart interdécile mesure le rapport qui existe entre le décile D9 et le décile D (D9/D1) pour mesurer les inégalités (ou la dispersion) des revenus considérés.
La Courbe de Lorenz permet la représentation graphique de ces inégalités de répartition. Elle est représentée sur un graphique carré, en positionnant en abscisse le pourcentage cumulé des effectifs et en ordonnée le pourcentage cumulé de la masse globale du caractère. Plus la courbe de Lorenz est proche de la diagonale du carré (l’équirépartition), plus la concentration est faible (autrement dit, plus la répartition est égalitaire). Plus elle s'en éloigne de cette droite, plus la concentration est importante (et donc les inégalités fortes).
Au point A, 30 % des individus possèdent 30 % du revenu (répartition égale des richesses).
Au point B, 50 % des individus perçoivent 25 % du revenu (répartition inégale)
Au point C, 90 % des individus possèdent au plus 60 % du patrimoine donc les 10 % les plus fortunés possèdent le reste, soit 40 % du patrimoine total.
2 - Autres sources d’inégalités sociales
Elles sont multiples et découlent des premières évoquées. On peut citer quelques chiffres révélateurs :
Les inégalités scolaires : les enfants d’ouvriers ne représentent que 11.4 % des bacheliers de la série S contre 40.2 % pour les enfants de cadres supérieurs. Par contre, les enfants des catégories populaires (ouvriers et employés) représentent 43.9 % des élèves ayant eu leur baccalauréat professionnel en 2002 contre 8.2 % pour les enfants de cadres supérieurs. De même, plus de la moitié des enfants dont le père n’a aucun diplôme a redoublé au moins une fois avant la classe de 3ème (54 %) contre 14 % de ceux dont le père est diplômé du supérieur ;
La consommation : en 2005, 85 % des cadres supérieurs ont un ordinateur à la maison contre seulement 46 % des ouvriers. Seul ¼ des ouvriers dispose d’une connexion à Internet contre les ¾ des cadres supérieurs. De même, le taux de départ en vacances des cadres est de 89 % contre 49 % pour les ouvriers. Le revenu des ménages influencent ainsi la structure et le volume de la consommation ;
Les inégalités devant l’espérance de vie et la santé : l’espérance de vie des ouvriers est de 70.5 ans contre 85 ans pour les cadres. Les écarts s’accroissent aujourd’hui chez les hommes. L’obésité est dix fois plus fréquente chez les enfants dont le père est ouvrier non-qualifié que chez ceux dont le père est cadre (0.7 % d’enfants obèse pour ces derniers à l’âge de 15 ans contre 7.4 % pour les enfants d’ouvriers). De même, un ouvrier sur 10 n’a pas de mutuelle contre un cadre supérieur sur 20 ;
Chômage et précarité : le taux de chômage des 15-25 ans est de 17.7 % en avril 2004 contre 7.7 % des 50 ans et plus. De même, 15.3 % des non diplômés sont au chômage contre 6.4 % des bac +2. En outre, le taux de chômage est-il plus élevé pour les femmes (9.2 %) que pour les hommes (11.1 %) en juin 2005. Le taux de chômage des ouvriers était de 12.3 % en 2004 contre 4.8 % pour les cadres. Enfin, le taux de chômage des étrangers hors Union Européenne est de 26 % contre 9% pour les nationaux ;
Le logement : 28 % des ménages les plus démunis (plus de 2 millions de foyers) estiment que leur logement comporte un nombre de pièces insuffisant, contre 8 % des autres ménages. Un quart de ces ménages indiquent que leur logement est mal chauffé ou en mauvais état ;
Ce constat actuel ne doit pas nous faire oublier que les inégalités ont jadis été bien plus fortes et qu’on a assisté à un mouvement de réduction pendant les Trente Glorieuses. L’époque contemporaine semble cependant montrer une progression nouvelle depuis les années 80.
C - Evolution contrastée des inégalités sur le long terme
1 - Evolution séculaire de la structure sociale
La structure sociale a subi de nombreuses transformations depuis l’avènement de la Révolution Industrielle. Il y a eu déclin régulier et inéluctable du secteur primaire, essor puis déclin du secteur secondaire depuis la fin des Trente Glorieuses et enfin, tertiairisation progressive.
La population active comptait 27,4 millions d’actifs en 2004 dont 4 % dans le secteur primaire, 23.4 % dans l’industrie et le bâtiment et 72.6 % dans le tertiaire.
Les actifs sont classés en PCS (professions et catégories socioprofessionnelles) en fonction de leur revenu, statut juridique (salarié ou non), qualification, spécialité, secteur, nature de l’employeur … .
Cadres et professions intellectuelles supérieures : 14.4 % ;
Professions intermédiaires : 23.3 % ;
Employés : 28.8 % ;
Ouvriers : 24.9 % ;
Les CSP agrègent ainsi des individus présentant une certaine homogénéité sociale dans les niveaux et modes de vie. Elles ne sont cependant pas des classes sociales puisqu’elles n’ont pas pour finalité de remettre en cause l’ordre social dans un rapport de conflictualité.
2 - Moyennisation de la société française jusqu’aux années 80
Les transformations de la structure sociale française démontrerait une certaine tendance à la moyennisation jusqu’au milieu des années 80. Ce mouvement peut être identifié à partir d’indicateurs variés comme :
Le déclin numérique de groupes socialement marqués comme les agriculteurs ou les ouvriers ;
L’essor de catégories plus diplômées et qualifiées comme les professions intermédiaires et les cadres supérieurs ;
La baisse des inégalités de revenus avec la présence d’une croissance économique forte, la mise en place et le renforcement de l’Etat Providence, du droit du travail, du salaire minimum ;
La généralisation de la préoccupation scolaire et la massification de l’éducation qui favorise une plus grande mobilité sociale ;
La généralisation du rôle des médias qui favorise l’émergence d’une culture de masse ;
La tertiarisation de l’emploi qui accompagne l’essor de métiers plus nombreux dans la santé, le social, l’éducation, le tourisme, les nouvelles technologies …. ;
Ces changements incitent certains sociologues comme Mendras (1927-2003) a parlé de fin des classes sociales puisqu’il n’existerait plus de grands groupes sociaux capables de dynamiser et impulser les mouvements sociaux de manière autonome, dans la conflictualité. La société serait constituée de groupes sociaux, de constellations (« la toupie ») issues de la société salariale et regroupées en fonction de leur profession, diplômes et revenus.
La constellation populaire (ouvriers et employés) regrouperait 50 % des actifs et la constellation centrale (employés qualifiés, professions intermédiaires, enseignants et cadres supérieurs) 25 %. La pauvreté regrouperait 7 % des actifs et l’élite 3%.
3 - Paupérisation contemporaine
Les transformations de l’économie mondiale depuis les années 80 (mouvement de libéralisation accéléré et intensification des échanges) ont semble-t-il freiné puis bloqué ce mouvement de moyennisation. De nouvelles inégalités apparaissent en termes de revenus, santé, et d’accès au travail. Une nouvelle pauvreté est apparue à partir de l’exclusion du marché du travail ou du maintien dans un emploi dégradé et précaire. 12.5 % des salariés travaillaient sous un statut précaire en 2003 (CDD, intérim, apprentissage) Il y a aujourd’hui 4 millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté (moins de la moitié du salaire médian) ce qui représente près de 7% des individus. Le seuil de pauvreté pour une personne seule est fixé à 602 € (en euros constants de 2001). Enfin, plus d’un million d’enfants vivent dans une famille pauvre.
Par ailleurs, plus qu’entre le bas et le milieu de l’échelle sociale, les inégalités s’accroissent aujourd’hui entre le milieu et les catégories aisées. Les classes moyennes situées au-delà des conditions de ressources des allocations logement, sont frappées de plein fouet par la hausse du prix de l’immobilier. Leurs enfants peinent à égaler la situation de leurs parents. Il y a une panne de l’ascenseur social.
Apres avoir constaté ce double mouvement de transformation sociale, il convient de s’interroger sur les facteurs qui permettent de comprendre et d’expliquer les changements ou au contraire la stagnation des individus dans la sphère sociale.
II - Enjeux et déterminants de la mobilité sociale
Après avoir expliqué et détaillé les caractéristiques de la mobilité sociale française contemporaine, il faudra expliquer les liens existant entre famille, école et destinée sociale.
A - Etude de la mobilité sociale
Sorokin propose en 1927 une définition de la mobilité sociale perçue comme un changement de position sociale dans la stratification sociale.
Il existe alors un vocabulaire précis puisque l’on peut parler de mobilité sociale :
Intergénérationnelle lorsque l’on compare le passage d’un individu à un autre groupe en le comparant à la génération précédente ;
Intragénérationnelle lorsque l’on compare le parcours de l’individu au cours de sa propre existence ;
Verticale ascendante lorsque la destinée sociale est « supérieure » à celle du positionnement d’origine ;
Verticale descendante, dans le cas inverse (on parle de démotion sociale) ;
Horizontale lorsque l’individu change de métiers (mesuré par un changement de PCS) sans changer de statut social (par exemple père ouvrier et fille employée) ;
Brute lorsque l’on mesure la totalité des mouvements dans la sphère sociale ;
Structurelle lorsque celle-ci est imposée par des changements d’ordre démographique (importance du solde migratoire, fécondité différentielle entre les groupes sociaux) ou économique (déversement d’emplois entre différents secteurs de l’économie, différentiel de productivité entre secteurs, rôle du progrès technique, ….) ;
Nette c’est à dire le résultat de la différence entre la mobilité brute et mobilité structurelle. Elle mesure alors la mobilité voulue et choisie par les individus et les pouvoirs publics ;
Les tables de mobilité française présentent les caractéristiques suivantes : les dernières tables de mobilité datent de 1993, elles ont porté sur plus de 6 millions d’individus et peuvent être exploitées en données brutes ou en %. Deux grilles de lecture sont utilisables : la table de destinée et celle de recrutement.
1 - La table de destinée sociale
La lecture est ici horizontale c'est-à-dire en ligne (100 % en marge de droite). On observe la destinée sociale des fils d’une même catégorie de pères. Autrement dit, on « part de 100 pères d’une même catégorie dans le passé pour apprécier la trajectoire sociale des fils aujourd’hui ».
Ainsi, 35 % des fils d’agriculteurs sont ouvriers aujourd’hui. De même, 10 % de fils d’ouvriers sont devenus cadres supérieurs
La marge du tableau (la ligne ensemble) nous indique la destinée sociale actuelle des fils : ainsi, 32 % des hommes âgés de 40 à 59 ans en 1993 étaient devenus ouvriers.
Enfin, la diagonale de la table met en évidence l’effet de lignée c'est-à-dire le niveau de reproduction sociale (« tel père, tel fils ») traduisant une viscosité, une rigidité, une certaine immobilité sociale. Ainsi, 45% des fils d’ouvriers sont restés eux-mêmes ouvriers. C’est aussi le cas de 53 % des fils de cadres.
2 - La table de recrutement social
Celle-ci nous permet d’apprécier quelle est l’origine sociale des fils de 40 à 59 ans appartenant à une CSP aujourd’hui. On « part donc des fils d’aujourd’hui pour savoir ce que faisaient leurs pères dans le passé ». La lecture est ici verticale et en colonne (la marge du bas agrégeant 100% d’individus). Ainsi, 86 % des fils agriculteurs et âgés de 40 à 59 ans en 1993 avaient un père lui-même agriculteur soit près des 9/10. Ou alors, 56% des ouvriers actuels sont eux-mêmes fils d’ouvriers (avaient un père ouvrier dans le passé).
La marge du tableau (la dernière colonne) permet d’apprécier la répartition des fils selon l’origine sociale professionnelle, Autrement dit, elle détaille la structure sociale de la génération des pères : par exemple, 17% des hommes âgés de 40 à 59 % en 1993 avaient un père agriculteur.
Caractéristiques de la mobilité sociale française :
Il y a une tendance à une certaine forme de reproduction sociale aux deux extrémités de la hiérarchie puisque la diagonale du tableau de destinée montre le fort % de fils de cadres ou d’ouvriers conservant la même destinée sociale que leurs pères (respectivement 53 et 45 %) ;
Il y a aussi un fort autorecrutement dans la table d’origine sociale puisque les 9/10 des agriculteurs avaient un père agriculteur (importance de l’héritage). Le constat est le même pour les ouvriers ;
La comparaison des marges des deux tableaux nous permet de comparer la structure sociale des pères à celle des fils : on constate que le nombre d’agriculteurs décline (de 17 à 5 %), de même que celui des artisans (14 à 12 %) ou des ouvriers (39 à 32 %). En revanche, le nombre de cadres supérieurs (de 8 à 19 %) ou celui des professions intermédiaires (de 11 à 23 %) progresse fortement. Tout ceci illustre les changements de structure de la population active (déclin absolu du primaire et relatif du secondaire, tertiarisation). La mobilité est donc ici plutôt de nature structurelle ;
Globalement, il y a plus de fluidité au milieu de la hiérarchie mais la mobilité est assez horizontale, c'est-à-dire de proximité et de trajets courts. Enfin, il y a peu de mobilité extrême (entre cadres et ouvriers) ;
B - Les déterminants de la mobilité sociale : famille et école
Cette tendance à une certaine viscosité sociale en France montre le lien qui existe entre l’origine sociale et la destinée sociale. Le lien famille-école-destinée sociale reste fort.
1 - Le poids de la reproduction sociale
Concernant l’obtention du bac, on assiste depuis 20 ans à une massification puisque 60 % d’une génération (les 3/5) y accède aujourd’hui. On constate aussi que la part des enfants d’ouvriers a plus que doublé en 20 ans (en atteignant plus des 2/5) ;
Cependant, des déterminismes demeurent puisque les enfants de cadres obtiennent leur bac pour les 9/10 d’entre eux (soit plus du double de celui des enfants d’ouvriers) ;
De même, les enfants d’origine populaire ne représentent-ils que les 3/10 des élèves des classes de terminale S (alors qu’ils représentent les 3/5 des parents) alors qu’ils représentent plus de la moitié des élèves de bac professionnel ;
Dans le supérieur, cela se renforce puisqu’ils ne représentent que 15 % des écoles d’ingénieurs ou des classes prépas commerciales (15 %) et 2% des élèves de polytechnique ;
La massification n’a pas encore permis l’égalisation des chances, ce qui limite alors la démocratisation de l’enseignement.
De même, une étude de l’INSEE (enquête emploi, 2001) nous renseigne sur le devenir professionnel des jeunes sortis 5 ans plus tôt de la formation initiale, en fonction de leur niveau de diplômes :
80 % soit les 4/5 de ceux qui ont un diplôme issu des grandes écoles se retrouvent professions supérieures et chefs d’entreprises alors que seuls 2% de ceux qui ont le bac accèdent à ce groupe professionnel ;
75 % soit les ¾ de ceux qui ont un CAP BEP se retrouvent employés ou ouvriers ;
25 % soit le ¼ de ceux qui sont non diplômés se retrouvent au chômage ou un autre ¼ au contingent ;
La destinée sociale est donc étroitement liée au diplômes ce qui signifie que les milieux populaires, marqués par l’homogamie sociale (vivent ensemble ceux qui présentent les mêmes caractéristiques socioculturelles), la faiblesse initiale du diplôme, la faiblesse du diplôme des enfants, ont de fortes probabilités d’avoir des enfants dont la destinée sociale reste précaire, incertaine, et tintée de forte reproduction sociale.
Bourdieu analyse les mécanismes de la domination et reproduction sociale en montrant le rôle de la maîtrise de la culture savante, des manières de faire et d’agir propres aux catégories supérieures et gage ensuite de savoir être. Les milieux culturellement et économiquement aisés multiplient les occasions de maximiser la culture savante non étudiée à l’école en favorisant un processus de socialisation qui permette à leurs enfants d’intérioriser cette culture libre (visite de musées, théâtre, monuments, lecture personnelle …). Cet acquis est ensuite démultiplié et valorisé par l’école avec une manipulation précise du langage, de l’abstraction, du raisonnement déductif …. Tout ceci explique l’inégale distribution des diplômes entre CSP vue tout au long de cette étude.
De même, il confirme le rôle du capital social qui accroît le rendement du diplôme. Ce capital représente le réseau relationnel de la famille issu des relations professionnelles, familiales, de la présence initiale ou non dans une grande école etc.
Ce capital social est évidemment directement lié au capital culturel permettant d’accéder aux diplômes et à une destinée sociale favorable. Capital économique, culturel et social ont donc tendance à se cumuler favorablement pour les catégories supérieures, les catégories populaires en étant beaucoup moins dotées.
2 - Choix individuels et stratégies des familles
Boudon développe une autre approche dès 1973 dans L’inégalité des chances. Il insiste sur le choix des familles qui établissent un calcul coût-avantage à la poursuite des études à chaque pallier d’orientation. Le coût de l’arrêt ou de la poursuite des études se mesure au niveau social de la famille, à son anticipation de ce que va « rapporter » l’école en terme de destinée sociale par rapport à la position statutaire d’origine. Quand le niveau social initial est bas, la poursuite d’étude envisagée est moins longue puisqu’un niveau de diplômes peu élevé permet d’atteindre plus rapidement une position sociale proche ou légèrement supérieure. Inversement, la position initiale élevée implique une poursuite d’étude impérativement plus longue pour éviter la rétrogradation statutaire.
Les familles populaires sous estiment donc l’avantage de la poursuite des études et en surestiment le coût et les risques d’échec. Il y a une auto-exclusion des filières valorisées.
De nombreuses études confirment ce point puisqu’on voit qu’à moyenne de notes équivalente, les enfants des milieux populaires renoncent plus que ceux des catégories supérieures à demander un cycle long après la troisième (36 % des enfants d’ouvriers contre 61 % des enfants de cadres supérieurs lorsque la moyenne de l’année est de 9 ou alors 90 % des enfants de cadres contre 60 % des enfants d’ouvriers quand le moyenne est de 9 à 10). La peur de la rétrogradation statutaire pousse donc les familles de classes supérieures à plus mobiliser leurs enfants dans la poursuite d’études ;
Par ailleurs, l’adition de ces comportements d’utilisation intensive de l’école peut avoir des effets pervers c'est-à-dire qui vont à l’encontre des effets initiaux recherchés : on constate par exemple que la multiplication de l’obtention des diplômes entraîne une hausse des niveaux de diplômes et de qualification de la main d’ouvre. Cela correspond à la recherche de polyvalence et compétences mises en avant par les employeurs. Cependant, comme ceux-ci ont le choix et qu’il y a la pression du chômage, l’exigence de diplômes progresse pour un même métier d’ou une dévalorisation du rendement des diplômes liée à l’inflation du nombre de ceux-ci. Ainsi, les enfants ont aujourd’hui plus de diplômes que les parents mais cela ne se traduit pas forcément par une appréciation de leur statut social d’où un paradoxe appelé paradoxe d’Anderson (démontré par Charles Anderson dès 1961 aux Etats-Unis) ;
III - Idéal démocratique et inégalités
Dans le cadre démocratique, le citoyen possède un ensemble de droits et de devoirs et la possibilité de maîtriser collectivement son destin. A cette démocratie politique vient se juxtaposer la problématique de la démocratie sociale évoquée dès le XIXe siècle par Tocqueville et dont les débats sont récurrents aujourd’hui à propos du modèle social français. Il convient ainsi d’analyser cet idéal et de le confronter à la problématique d’égalité ou d’équité.
A - Description et analyse de l’idéal démocratique
Il semble pertinent d’aborder ici plusieurs formes d’égalité.
Au XIXe siècle, Tocqueville (1805-1859) analyse le devenir de la société française par le prisme d’une étude sur la société américaine. Ainsi, en 1835, dans De la démocratie en Amérique, il montre que ce pays valorise une égalité des droits puisque tous les hommes naissent libres et égaux au regard de la loi. Il n’y a pas d’inégalités juridiques reconnues comme ce fut le cas en France sous l’Ancien Régime. Chacun peut alors accéder à la mobilité sociale parce qu’il y a une dignité de respect dans les relations sociales. La stratification sociale n’est pas rigide et définitive. La société est ouverte et elle s’appuie sur le talent individuel et la méritocratie, à partir de l’égalité des chances que permet l’école. Chaque individu aspire à la promotion sociale et au confort économique et il y a passion pour l’égalité ou égalitarisme. Cela peut alors renforcer un rapprochement des conditions et il y aurait une tendance à l’égalisation des conditions (la moyennisation contemporaine évoquée précédemment). La démocratie selon Tocqueville constitue donc un état social.
B - Débat égalité, équité et justice sociale
1 - Effets pervers de l’égalitarisme
Tocqueville aborde les risques de la passion pour l’égalité perçue comme une recherche perpétuelle d’accès à l’égalisation économique et sociale. Cette passion conduit à la quête du matérialisme comme élément d’identification sociale. L’individualisme augmente, il y a un repli sur les intérêts privés et désintérêt pour la chose publique, pour la politique. L’Etat devient tutélaire, il prend en charge une part de plus en plus importante de la vie des individus. Les idées de la majorité s’imposent car pour progresser dans la société, la recherche de bien être amène les individus à adopter le comportement dominant. Il y a alors conformisme, les idées de la minorité s’efface et risque de tyrannie de la majorité. L’uniformité se généralise d’où un risque pour les libertés. L’égalité peut alors devenir liberticide.
Ainsi, l’approche libérale contemporaine critique l’égalitarisme défini comme la recherche d’égalité dans tous les domaines. Pour les libéraux, les inégalités sont justes et souhaitables car elles :
Participent de la différence entre les individus et limitent l’uniformité sclérosante pour la société ;
Favorisent le libre fonctionnement du marché et la flexibilité des prix, permettant à chacun de prendre les décisions les plus rationnelles et appropriées ;
Favorisent le dépassement de soi, la concurrence, la création de richesses, ce qui profite à l’ensemble de la société y compris les plus pauvres ;
L’inégalité étant à la fois récompense et source de richesses, elle est légitime.
Cette vision présente évidemment des limites. Justifier les inégalités par ces présupposés comporte des dangers puisque trop d’inégalités favorisent la paupérisation de la société avec des conséquences diverses :
Des risques économiques, la demande effective diminue puisque les ménages à forte propension à consommer sont les plus fortement touchés ;
Des risques sociaux puisque l’insécurité économique et sociale sur le marché du travail est facteur d’individualisme, de repli sur soi, d’affaiblissement des pratiques citoyennes et collectives, et enfin d’affaiblissement du lien social ;
2 - L’équité comme fondement contemporain de la justice sociale
Il convient de repréciser les termes du débat :
L’égalité considère qu’il faut traiter tous les individus de la même manière en leur appliquant la même politique et en s’efforçant de renforcer l’égalisation des conditions de vie réelle ;
L’équité complète ce processus mais en estimant que l’égalité proportionnée est plus juste puisqu’il s’agit de tenir compte de la situation de l’individu en lui appliquant une politique adaptée (donner plus à ceux qui ont moins) ;
Le débat est déjà ancien puisque Pareto (1848-1923) l’évoque en 1916 dans son Traité de sociologie générale. Le marché conduirait à une situation optimale à savoir que les inégalités seraient souhaitables tant qu’elles améliorent le sort global de la société. L’optimum de Pareto représente alors la situation pour laquelle il n’est plus possible d’améliorer la situation d’un individu sans détériorer celle d’un autre.
En d’autres termes, les inégalités et l’enrichissement des élites sont possibles tant que cela ne dégrade pas le sort absolu des plus défavorisés.
Cette approche a été contestée par certains puisqu’il faudrait s’attacher plutôt aux inégalités relatives : quand la création de richesses se dirige plus massivement vers le haut de la hiérarchie sans que cela n’affecte les classes les plus pauvres, il y a quand même une dégradation de leur position relative au regard de l’enrichissement d’un autre groupe social. Ce sentiment visible de recul relatif est porteur d’affaiblissement du lien social et de frustration cumulée.
Ainsi, à partir de ces deux sentiments opposés concernant les inégalités, deux types de politiques sont possibles
Pour les libéraux, l’inégalité étant juste, il faut laisser faire le marché sous réserve que la situation absolue des plus pauvres ne se dégrade pas en promouvant l’égalité des chances ;
Pour les autres, il faut réduire les écarts entre les extrêmes soit en augmentant les minima sociaux, soit en réduisant les revenus primaires par la fiscalité redistributive. Cette politique contribue aussi à soutenir la demande effective et la croissance et participe à l’homogénéisation des niveaux et mode de vie (processus de moyennisation) ;
Pour faire face à cette controverse, John Rawls propose dès 1971 une approche originale dans Théorie de la Justice.
Cette construction théorique s’appuie sur un raisonnement méthodique :
Le principe de liberté est fondamental, chacun pouvant aspirer aux droits civils de base ;
Le principe de différence implique que les inégalités sont acceptées et légitimes parce que justes tant :
Qu’elles bénéficient aux plus pauvres ;
Qu’elles sanctionnent un positionnement reflétant les différences de talent, de travail et d’implication à partir d’un libre accès de ces positions offertes à tous, dans une logique d’égalité des chances. C’est donc la méritocratie qui constitue le moteur de la dynamique sociale et de la destinée sociale ;
Les inégalités deviennent injustes quand l’amélioration de la situation des uns n’améliore pas la situation des autres. La position est donc moins radicale que celle de Pareto ;
La justice sociale selon RAWLS doit donc conduire les décideurs à privilégier non pas une politique égalitariste mais une politique d’équité (c’est à dire d’égalité proportionnée) qui prend appui :
Sur l’égalité des droits ;
Sur la promotion réelle de l’égalité des chances ;
Qui peut alors utiliser les mesures dite de discriminations positives. Ici, l’équité est compensatrice et correctrice ;
Ces mesures de discriminations positives visent ainsi à corriger les inégalités initiales en donnant plus à ceux qui sont victimes des ces écarts à priori insurmontables, quels que soient les critères retenus (ethnie, revenus, sexe …).